Braver la loi pour qu’enfin la loi prime.
Pour que la loi prime, pour qu’elle soit la même pour tous, il faut que justice se fasse. Pour que justice se fasse, il est impératif que l’appareil qui l’accouche et qui la véhicule soit indépendant, libre, de tout ; de la mafia politique surtout. Et une indépendance, la liberté – ici on sait cela bien mieux qu’ailleurs – ne s’obtiennent pas : elles s’arrachent.
Les juges ont décidé d’amputer pour éviter que la gangrène ne bouffe le corps et ne le tue. Aiguillonnés, durement certes, par d’admirables avocats, ces juges se sont rebellés contre une loi aussi bête que méchante et qui veut que ce soit la troïka, in fine, qui nomme la très grosse majorité des membres de l’incontournable, de l’urgent Conseil supérieur de la magistrature. Pour l’instant, la mutinerie, si belle mutinerie, est plus Bounty que Potemkine : ces juges compensent l’absence de toute valeur exécutoire de leur acte par un immense, un gigantesque pouvoir moral, un soutien populaire impressionnant. Reste à savoir si cette volonté acharnée de l’opposition de disséminer partout des minorités de blocage, si les ingérences lahoudo-chiites, par le truchement d’un Charles Rizk qu’on a pourtant connu moins prompt – parfois – à servir les intérêts des uns et des autres, ne vont pas, encore une fois, avorter dans l’œuf toutes les tentatives, même les plus iconoclastes, de réformer... Parce que, comme de bien entendu, Amal et le Hezbollah n’ont pas attendu le coucher du soleil pour exhiber une hostilité claire et franche à l’encontre de ce putsch nécessaire, magistral, des juges, les accusant même de violer la loi – ce qui est franchement rassurant avec ce tandem, c’est qu’il est devenu, après sa fusion en une seule âme, un seul corps (Hassan Nasrallah dixit), absolument prévisible.
Braver la loi pour qu’enfin la loi prime.
Ce contournement, ce viol, est nécessaire. Urgent. Bénéfique. Mieux encore : il est terriblement consentant. La révolte des magistrats est d’une force inouïe parce qu’elle s’est mise non seulement au service de la justice, mais aussi au service de l’État de droit, de la liberté, de la vérité du redressement économico-financier ; au service de l’avenir. Au service de la force, aussi : la justice sans la force est impuissante, certes, mais la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants ; la force sans la justice est villipendée, accusée. Il faut donc mettre ensemble, a dit Pascal, la justice et la force, et pour cela, faire que ce qui est fort soit juste, que ce qui est juste soit fort. Et le Liban a drôlement, sacrément besoin de force.
Une magistrature indépendante a été, est et restera l’un des rares, des précieux générateurs de cette force. Mais, Liban pas encore réformé oblige, toutes les parties, tous les partis, tous les pions de l’échiquier politique local ou presque rêvent d’un juge à l’image de n’importe quel fonctionnaire de première, deuxième ou huitième catégorie : qu’il lui soit acquis, inféodé, redevable à vie de ce poste qui lui a été consenti. C’est une métastase assurée. Parce que ce qu’on peut concevoir – à la limite, en serrant les poings, en se rappelant qu’on ne change malheureusement pas un pays comme on le fait d’une chemise – pour un directeur général ou n’importe quel autre commis de l’État devient carrément inadmissible, fatal quand il s’agit d’un juge. Le comble, c’est que cette insulte suprême, certains d’autre, eux, feraient tout pour qu’elle leur soit crachée au visage.
C’est là que ces admirables, ces extraordinaires rebelles doivent rester particulièrement éveillés, constamment en alerte. Qu’ils sachent contrôler leur pouvoir, éviter qu’il ne les vampirise. Encore faut-il qu’ils le veuillent : l’immense majorité d’entre eux, emmenée par des Antoine Khair, des Ralph Riachi et bien d’autres, en est consciente. Mais le mal est pernicieux, d’une célérité impressionnante. Ce gueux d’Hugo n’a pas toujours été ce fatigant has been qu’il a toujours fait en sorte d’être : Grattez le juge, vous trouverez le bourreau, il a dit. C’est parfait, tant que ces guillotineurs continuent de sévir à la source du mal : le clientélisme et la gloutonnerie. Surtout quand ils ont été légitimés sous forme de prérogatives. Ou d’une loi.
Ziyad MAKHOUL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Braver la loi pour qu’enfin la loi prime.
Pour que la loi prime, pour qu’elle soit la même pour tous, il faut que justice se fasse. Pour que justice se fasse, il est impératif que l’appareil qui l’accouche et qui la véhicule soit indépendant, libre, de tout ; de la mafia politique surtout. Et une indépendance, la liberté – ici on sait cela bien mieux qu’ailleurs – ne s’obtiennent pas : elles s’arrachent.
Les juges ont décidé d’amputer pour éviter que la gangrène ne bouffe le corps et ne le tue. Aiguillonnés, durement certes, par d’admirables avocats, ces juges se sont rebellés contre une loi aussi bête que méchante et qui veut que ce soit la troïka, in fine, qui nomme la très grosse majorité des membres de l’incontournable, de l’urgent Conseil supérieur de la magistrature. Pour l’instant,...