On peut se contenter de parler d’usure, d’atmosphère de fin de règne et de cascade de scandales, et les médias ne se privent pas de le faire à chaque fois que surgit, à l’échelle d’un pays ou au niveau d’un dirigeant, un problème inhérent à l’exercice du pouvoir. Facile, trop facile. En fait, ne vaudrait-il pas mieux se poser la vraie question, celle de savoir pourquoi, sur notre bonne vieille planète, les hommes placés par leurs semblables aux commandes de l’État ont retrouvé, depuis pas mal de temps déjà, leur véritable stature, laquelle est tout sauf imposante ? Bref retour en arrière : Clovis, nous apprennent les manuels scolaires de notre studieuse enfance – eh oui, l’impitoyable héros de la légende du vase de Soisson –, était un grand chef, tout comme Charlemagne, Louis XIV et tant d’autres en France mais aussi ailleurs dans le monde. La lignée est interminable ; jusqu’au successeur du général de Gaulle. Là, elle s’arrête, comme si l’histoire, soudain, s’était mise à hoqueter, étouffée par sa propre audace. Reconnaissons d’ailleurs que les autres nations ne sont pas logées à meilleure enseigne et que, pour l’occasion, il serait cruel de s’attarder sur le destin du Liban, réduit depuis bien longtemps, pauvre orphelin, à se nourrir de la simple évocation de « géants » d’un temps passé, plus du tout présent et encore moins futur.
Nanni Moretti, auteur d’un savoureux et combien édifiant Caïman qui vient de faire la joie des festivaliers de Cannes, donne du phénomène une explication qui, sans être nouvelle, présente l’avantage d’être plausible. La télévision, dit-il dans une interview, a banalisé le mal. Il aurait pu ajouter qu’elle a, aussi, humanisé en quelque sorte les hommes qui nous gouvernent. Combien une telle assertion est vraie, il est loisible de le constater, à chaque jour qui passe, devant l’exercice au quotidien de la chose publique. Au vu des dégâts qu’ils laissent sur leur passage (hélas point assez bref, sauf au goût de leurs partisans), on en viendrait à penser, en paraphrasant Georges Clemenceau, que la politique, c’est une chose trop grave pour la confier à des politiciens. À moins de leur éviter autant que possible les feux de l’actualité. Hypothèse hautement improbable, tant ces messieurs-dames se complaisent, au risque de s’y griller, à faire la roue devant les caméras et à longueur de colonnes de journaux. Ce qui présente l’avantage certain, reconnaissons-le, de préserver leur place dans l’imagerie populaire mais, d’un autre côté, un risque accru de surexposition.
Trop de célébrité tue la célébrité. Acteurs et actrices, top models et écrivains « mondains » le savent bien qui ont appris à faire la coquette pour mieux titiller cette curiosité d’admirateurs qui est, en définitive, leur raison de paraître, c’est-à-dire d’être. La menaçante lassitude, au détour d’une conférence de presse ou à la suite d’une apparition de trop dans un talk-show télévisé, voilà le grand danger car l’extrême médiatisation finit par jouer le rôle de révélateur, comme on dit en photographie. Dans l’un de ses contes, Andersen parle de l’enfant qui, contrairement aux autres féaux sujets, n’avait pas chaussé des lunettes, ce qui lui permettait de voir le roi tel qu’il était, lors du passage de son cortège. Et qui lançait à qui voulait l’entendre : « Mais le roi est nu ! »
Imaginons un seul instant une voix qui ne rencontrerait aucun écho à ses péroraisons dans la presse écrite ou dans l’audiovisuel. Elle cesserait très vite de blablater et ne se ferait plus entendre, victime d’une extinction non pas des cordes vocales, mais de la faculté d’audition de ceux à qui elle est censée porter la bonne parole. Idem pour l’image et le son : privez un ministre, un parlementaire du droit (mais est-ce bien un droit ?...) à l’image et il n’en restera pas grand-chose. Du coup, le bon peuple n’aurait plus pour sujet de conversation les faits et gestes de ses preux chevaliers, tout de blanc vêtus, droits sur leur cheval caparaçonné comme pour une parade. Au fait, c’est bien d’une parade qu’il s’agit. Nous en connaissons qui se damnerait pour un paragraphe, un bref temps d’antenne ou de microphone.
Opposé à la faveur d’un débat télévisé préélectoral à Richard Nixon, le président John Fitzgerald Kennedy avait dû de l’emporter ce soir-là, puis quelques jours plus tard lors du scrutin, au fait qu’il avait accepté de se laisser grimer, ce que son adversaire avait refusé. Si transit gloria mundi.
Si seulement les maîtres du moment savaient à quoi ils doivent leur triomphe, peut-être qu’ils se montreraient plus humbles. Avec le risque pour nous de les voir redoubler de faconde et d’abuser des étranges lucarnes. Mais de quoi alors, je vous le demande, vivraient les médias ?
Christian MERVILLE
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