Il faudra retenir son nom pour le remercier un jour : Mohammad Nabil Scouti est ce très drôle bouffon (du roi), directeur de la justice militaire syrienne, qui a signé le mandat d’amener avec recours à la force publique au nom de Walid Joumblatt, et qui a eu la délicieuse idée de l’adresser au bureau damascène d’... Interpol. Il faut juste faire attention de ne pas l’appeler monsieur ou estéz Scouti ; cet homme a le grade de général. Naturellement...
Hyperdémocratique ; tatillonne, pointilleuse quand il s’agit des droits de l’homme ; follement respectueuse, comme tout le monde le sait, de l’intégrité, de la souveraineté et de la libre décision des autres pays, à commencer par le Liban, cette chère Syrie sœur s’est ainsi offusquée de l’« incitation » du chef du PSP à un changement de régime, au remplacement de la dynastie Assad. La Syrie veut donc traîner le député du Chouf à Damas, le soumettre à un interrogatoire, l’emprisonner et le livrer à sa justice, magnifique et indépendante.
L’anecdote est savoureuse. Venant de la part d’une Famille qui a élevé pendant des décennies l’ingérence dans les affaires de son voisin et le modelage/clonage du régime libanais à l’image, si peu reluisante, du sien, ce sursaut de duchesse offensée, avec la raideur d’une autruche qui a avalé un balai par erreur, fera date. Walid Joumblatt en Al Capone, ou en Oussama Ben Laden !... C’est une blague belge. Ou homsiote. Les fonctionnaires d’Interpol à Damas ont dû se luxer les zygomatiques. Les Libanais aussi, que pourtant rien n’amuse depuis des mois, ont su apprécier. Tout le monde a eu droit à un bon moment de détente ; tout le monde est content...
Le problème est que, passé le (sou)rire, il y a le reste qui éclate. Comme un furoncle. Aussi burlesque, cocasse et kafkaïen que soit le geste des Assad, il n’en reste pas moins le plus éloquent, le moins discutable symptôme d’une maladie qui semble de plus en plus incurable : la folle obsession syrienne de revanche. Bien sûr, Walid Joumblatt représente tout ce qu’un système dictatorial abhorre au plus haut point : un ancien allié qui s’est réveillé, un allié pieds et poings liés par l’assassinat de son père, puis par cette phrase qu’il a entendue quelque temps après le crime, au palais des Mouhajerine, de la bouche de Hafez el-Assad, et qu’il continue d’entendre, tiens, Walid bey, il y a quelques jours, votre père était assis à la même place ; un ancien allié qui a osé l’inimaginable, l’indicible, pour un dirigeant syrien, et que même les autres Libanais n’arrivent toujours pas à faire : un mea culpa public... Bref, s’il est prêt à pardonner à un Saad Hariri ou à un Samir Geagea, le régime syrien n’absoudra jamais Walid Joumblatt.
Mais là n’est pas l’essentiel. En réalité, la Syrie s’en fout de Joumblatt. Sauf qu’elle a décidé de voir en lui, à travers lui, le Liban de l’après-14 Mars, de l’après-26 Avril, ce Liban auquel elle impute, depuis plus d’un an et demi, tous ses (nombreux) maux ; un Liban libéré d’elle, libre, émancipé, fier, et, surtout, qui a décidé de recoudre, de panser et d’effacer à jamais les plaies béantes qu’elle y a laissées.
L’inestimable blague syrienne a pourtant ceci d’amer qu’elle vient confirmer, et avec quel éclat, l’impossibilité d’arriver à quoi que ce soit avec elle, l’impossibilité d’évoluer vers un quelconque meilleur. Elle confirme aussi la vanité des efforts des uns et des autres, la stérilité de l’hallucinante patience d’un Fouad Siniora, tout en braquant de très aveuglants projecteurs sur les incompréhensibles motivations de ceux qui jouent, depuis des années ou depuis des mois, son cancérigène jeu : la réannexion du Liban, d’une manière ou d’une autre. La majorité est obligée désormais de repenser sa stratégie, de revoir son angélisme à la baisse, de réexaminer ses priorités, surtout lorsque celles de l’opposition sont aussi clairement affichées.
Ce sont les épouses, les maris, les enfants, les parents, les proches des dirigeants de Damas qui doivent être soulagés. Le ridicule ne tue effectivement pas. Il n’empêche : ils ont de l’humour, ces Syriens. Ce n’est pas suffisant pour les sauver : il leur manque, cruellement, l’autodérision.
Ziyad MAKHOUL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Il faudra retenir son nom pour le remercier un jour : Mohammad Nabil Scouti est ce très drôle bouffon (du roi), directeur de la justice militaire syrienne, qui a signé le mandat d’amener avec recours à la force publique au nom de Walid Joumblatt, et qui a eu la délicieuse idée de l’adresser au bureau damascène d’... Interpol. Il faut juste faire attention de ne pas l’appeler monsieur ou estéz Scouti ; cet homme a le grade de général. Naturellement...
Hyperdémocratique ; tatillonne, pointilleuse quand il s’agit des droits de l’homme ; follement respectueuse, comme tout le monde le sait, de l’intégrité, de la souveraineté et de la libre décision des autres pays, à commencer par le Liban, cette chère Syrie sœur s’est ainsi offusquée de l’« incitation » du chef du PSP à un changement de régime, au...