Ce n’est pas parce qu’ils plantaient des bombes qu’on les a arrêtés l’un après l’autre ni parce qu’ils étaient convaincus d’intelligence avec l’ennemi israélien, outrance usée jusqu’à la corde et devant laquelle auront reculé même les plus zélés des inquisiteurs baassistes. Ils réclamaient des réformes démocratiques certes, mais ils n’ont jamais appelé à la violence ou cherché à provoquer des dissensions confessionnelles comme le prétendent les autorités, de même qu’ils se sont prudemment gardés du crime de lèse-majesté. Ces intellectuels et activistes des droits de l’homme embastillés depuis quelques jours à Damas ont fait bien pire toutefois, en demandant que leur propre pays, la Syrie, se livre à une reconnaissance définitive de l’indépendance du Liban.
Définitive : tout est bien en effet dans ce simple petit mot, le plus important sans doute de toute la Déclaration Beyrouth-Damas diffusée la semaine dernière et portant la signature de quelque 300 intellectuels syriens et libanais. Tout, c’est-à-dire le mythe obsédant, entretenu depuis près de trois quarts de siècle, d’une Syrie ignominieusement amputée de sa partie libanaise et se refusant obstinément à une relecture plus exacte, plus honnête, de l’histoire.
Unité, liberté, socialisme, clame le slogan du parti Baas. Elle est belle, la liberté que donnent à voir les rafles de la semaine écoulée, il est beau le socialisme que pratiquent toutes ces mafias claniques parasitant l’économie, mais passons, c’est là après tout l’affaire des Syriens. L’unité, en revanche, cela nous regarde absolument puisque le Baas, sous le couvert de l’arabisme, s’est avéré, dans les faits, le premier champion d’un dessein rigoureusement, strictement, pansyrien et qu’il est allé plus loin, sur ce terrain, que tous les idéologues de la Grande Syrie ; que l’Irak, la Jordanie et les Palestiniens aient réussi à échapper à la poigne de Damas n’a hélas rendu que plus implacable l’OPA lancée sur le Liban. C’est ainsi que sous le régime d’Assad père, le fameux mythe a été bien près de démentir la réalité ; la sournoise entreprise d’absorption de notre petit pays aura nécessité, c’est vrai, des flots de sang, mais aussi des trésors de persévérance, de patient travail de sape. Mais quelle abondante récolte ! Un même peuple dans deux États, la communauté de destin érigée elle aussi en dogme, une classe dirigeante totalement asservie, des Libanais se battant au Liban pour que soit libéré le Golan comateux, tout cela sans parler des milliards pompés en toute quiétude...
C’est dire que de tous les régimes qui se sont succédé depuis l’indépendance en Syrie, celui de Bachar el-Assad est naturellement, organiquement, viscéralement, génétiquement le moins prédisposé à ce renoncement définitif qu’impliquerait une reconnaissance effective de l’indépendance du Liban, certifiée par un tracé lui aussi définitif des frontières et un échange d’ambassades entre les deux pays. S’y résigner serait, pour le jeune président, reconnaître la colossale faillite d’un non moins colossal pari ; ce serait passer pour un fils prodigue, un dilapidateur d’héritage, un liquidateur de patrimoine, même si celui-ci n’était en réalité que bien mal acquis. Et continuer de s’y refuser en défiant la volonté unanime des Libanais, en bravant celle de la communauté internationale, la résolution 1680 votée mercredi à l’ONU, en étouffant comme il le fait de courageuses voix syriennes, c’est s’enfoncer avec ses gros godillots dans les périlleux marécages de l’aventure.
Encore une résolution du Conseil de sécurité pour faire exécuter ou alors pour expliciter (comme le fait fort opportunément la 1680) des résolutions demeurées lettre morte ? Oui certes, et d’autres encore s’il le faut. Car quelque légitime que puisse être l’impatience des Libanais, tous ces textes à tiroir reflètent un intérêt international pour notre pays, une volonté de suivi rarement observée dans les annales des Nations unies. Et c’est ce même matraquage international qui, à défaut de les neutraliser, peut étourdir les dictatures, les désorienter, les amener à commettre erreur sur erreur.
Cela aussi pourrait bien s’avérer définitif.
Issa GORAIEB
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