Paris, ce n’est pas Rome bien sûr, et il y a des siècles que la France n’est plus la fille aînée de l’Église (une fille qui, à son tour, fut la Tendre mère de générations entières de chrétiens libanais). Il n’empêche que la longue rencontre intervenue lundi au palais de l’Élysée entre Jacques Chirac et des chefs d’Églises orientales, présents à Paris pour le 150e anniversaire de l’Œuvre d’Orient, est un évènement majeur, même s’il s ’insère rigoureusement, tout compte fait, dans l’ordre naturel des choses. Car qu’elle soit socialiste, giscardienne ou gaulliste, la France républicaine n’a jamais renié les liens particuliers qui l’unissent aux chrétiens d’Orient.
Ces liens, Chirac se devait de les réaffirmer avec force devant ses hôtes ; en ces temps de tension extrême, a-t-il souligné, ils ont plus que jamais leur place au Moyen-Orient. Pourquoi donc les chrétiens, pourquoi plus que jamais alors que la France cultive soigneusement ses amitiés arabes, accumulées depuis qu’elle a entrepris d’entraîner l’Europe vers une approche juste et équilibrée des problèmes secouant cette partie du monde ? Parce que les chrétiens d’Orient ont toujours été un pont vers le Vieux Continent et qu’ils ont contribué, avant l’heure, au dialogue des cultures. Parce que leur ancrage même dans la région est le plus fort des démentis qui puisse être apporté à la sombre prophétie du choc inéluctable des civilisations. Parce que la montée des intégrismes n’a pas manqué de s’accompagner hélas, en Irak et en Égypte notamment, d’agressions diverses contre des lieux de prières et des particuliers chrétiens. Parce que l’Orient, enfin, est en train de se vider lentement de ses chrétiens d’Orient, dont la moitié en effet a déjà pris le chemin de l’exode.
Que, parmi ses pairs, le cardinal Nasrallah Sfeir ait eu droit à des égards particuliers – un tête-à-tête de plus d’une heure avec le président, suivi d’un déjeuner donné en son honneur – ne devrait guère étonner. Par-delà les rapports séculaires entre la France et le Liban en effet, par-delà la vive admiration portée à ce champion du dialogue intercommunautaire, de l’indépendance et de la démocratie qu’est le patriarche maronite, le Liban reste un modèle unique de convivialité exercée à tous les niveaux, y compris et surtout dans l’exercice – et donc le partage – du pouvoir. Autant que pour les Libanais eux-mêmes cependant, c’est pour le monde arabe, pris dans son ensemble, que ce modèle devrait, dans les pensées et dans les actes, revêtir valeur de trésor.
Cela Chirac ne l’a pas dit, il ne pouvait sans doute pas le dire dans ces circonstances, mais c’est à l’immense majorité de musulmans qu’il appartient en réalité de rassurer les minorités, de leur garantir leurs pleins droits. Ce n’est pas là seulement leur devoir, mais leur intérêt le plus grand. Car autant que le péril sioniste et les classiques visées impérialistes, réelles ou fictives, ce sont les faux musulmans qui menacent les musulmans. Ce sont eux qui, par leur dévoiement des livres saints, par leur recours à la violence et à la terreur aveugles, font insulte au message du Prophète et discréditent délibérément leur nation.
Que les puissances n’aient pas réussi à juguler le terrorisme, c’est évident. Que les plus grandes d’entre elles s’y soient mal prises, qu’elles se soient trompées d’objectif comme en Irak, qu’elles aient engendré le chaos là où elles prétendaient instaurer un ordre démocratique est vrai aussi. Mais les Arabes ne peuvent plus continuer à se prévaloir des erreurs de l’Occident pour justifier leurs inhibitions, leur coupable inaction, sous prétexte que l’impératif de stabilité passe avant toute chose. Il est vrai que c’est une bien précaire stabilité que l’on aurait mise en place si les vannes de la démocratie étaient grandes ouvertes sans transition, là où règnent depuis des décennies les plus implacables dictatures. Mais il est non moins vrai qu’un surcroît de dictature ne pourra jamais édifier ces sociétés de justice auxquelles aspirent les populations : le silence des agneaux, la paix des charniers et des cimetières, ce n’est pas la paix.
En attendant, c’est dans le grand corps arabe que le cancer du fanatisme fait son œuvre. Au vu des résultats obtenus par les apprentis médecins officiant du dehors, c’est le malade qui est tenu de lutter lui aussi, lui d’abord, contre le mal.
Issa GORAIEB
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Ces liens, Chirac se devait de les réaffirmer avec force devant ses hôtes ; en ces temps de tension extrême, a-t-il...