La dernière fois que les centrales syndicales avaient appelé à une manifestation contre le gouvernement, elles avaient réussi l’exploit de réunir quelques centaines, à peine, de personnes. Pour ce 10 mai auquel il n’aurait même pas rêvé, Ghassan Ghosn peut dire merci à Hassan Nasrallah et Michel Aoun.
C’est que ces deux brillants chargés de soumission ont reçu cinq sur cinq le souhait exprimé il y a quelques jours par Bachar el-Assad devant Nabih Berry : Damas ne recevra pas Fouad Siniora, mais n’importe lequel de ses successeurs, à condition qu’il ne fasse pas partie du Courant du futur ; Damas ne normalisera ses relations avec Beyrouth qu’après la chute du gouvernement actuel. Le tandem Aoun/Nasrallah a également dû lire et relire les appels du quotidien Baas en faveur de ce changement de cabinet au Liban. Les désirs d’Assad Jr font désordre ? Peu importe, ces désirs-là ont l’air de ressembler comme deux gouttes d’eau à des ordres : que ne ferait-on pas pour continuer à assurer le transit des armes et des munitions, tout en blindant l’axe Damas-Téhéran ; que ne ferait-on pas pour continuer à espérer, (illusoire) deal syro-US à l’appui, prendre la place toute chaude d’Émile Lahoud… Surtout, pense-t-on aux QG de l’opposition, qu’en fragilisant à l’extrême le gouvernement Siniora, on ne fera pas que l’écorcher vif, le préparer à une future estocade, non ; on ferait d’une pierre trois coups : dynamiter Beyrouth I avant même que la conférence ne voie le jour ; retarder ou annuler la formation du tribunal international chargé de juger les assassins de Rafic Hariri et de ses camarades ; faire clairement comprendre à la majorité qu’elle est désormais friable à souhait, exposée au moindre soubresaut… Tout cela en s’employant à l’effriter de l’intérieur et en draguant presque outrancièrement quelques-uns de ses pôles, à commencer par le fragile Mohammad Safadi, qui a pourtant encore l’air de tenir tête…
Et dire que les Libanais rêvaient, depuis toujours, d’une centrale syndicale forte, indépendante, intègre, entièrement et uniquement consacrée aux doléances des petites (et majoritaires) classes… Et cohérente, surtout. Pour l’instant, ils doivent se contenter d’un Hassan Nasrallah à la mémoire très élastique : « Si le gouvernement abandonne le contrat d’embauche, nous ne manifesterons pas », avait-il dit vendredi dernier. Pourtant, le Hezbollah était hier aux premières loges, pas gêné le moins du monde de cracher sur un gouvernement au sein duquel il détient au moins deux portefeuilles, et pas des moindres. Ils doivent se contenter aussi des velléités guerrières – fort légitimes au demeurant puisqu’elles ont pour cible la corruption et le clientélisme – d’un Michel Aoun, pourtant on ne peut plus conscient que toutes les administrations sans exception explosent sous le poids hallucinant des fonctionnaires surnuméraires partisans du Hezb et d’Amal.
Les Libanais auraient pu être servis comme des rois par le tandem de Mar Mikhaël si celui-ci avait décidé de faire véritablement son travail d’opposant. Si l’on passe outre cette insensée hérésie libanaise (un parti est en même temps au gouvernement et dans l’opposition), Michel Aoun et Hassan Nasrallah, s’ils étaient politiquement de bonne foi, auraient discuté pendant des heures et point par point le programme de réformes du gouvernement ; ils auraient proposé des solutions de rechange, n’importe quoi de concret à même de tirer le pays du bourbier économique dans lequel il est noyé, n’importe quoi de concret à même d’assurer une naissance royale à Beyrouth I. Au lieu de cela, au lieu de jouer le jeu d’un Fouad Siniora entièrement disposé à brûler son programme si on lui donne d’autres solutions, le Hezb propose de faire confiance à l’administration pour rendre l’EDL, par exemple, attractive, et le CPL multiplie les grandes phrases du genre Il faut lutter contre la corruption.
Cela a au moins le mérite, aussi criminel que ce soit, d’être clair : le Hezbollah, le CPL et les autres ne veulent pas de Beyrouth I. Bien. Le problème, c’est que personne, pas même eux, ne sait ce qu’ils veulent – pour essayer de commencer à régler la crise socio-économique, cela s’entend… Ils veulent prendre le pouvoir pour montrer de quoi ils sont capables ? Parfait, cela est le but de toute opposition au monde. Alors, comme toutes les oppositions du monde, qu’ils attendent les prochaines législatives. Elles se sont tenues sur la base d’une loi inique, totalement injuste ? Absolument. Sauf que cette loi était la même pour tout le monde, et que Michel Aoun explique alors à l’opinion publique pourquoi il a demandé, le 28 avril dernier, autour de la table du dialogue et selon une source de la majorité qui l’a rapportée à L’Orient-Le Jour, la tenue de législatives anticipées, « même sur base de la loi 2000 », cette même loi qu’il fustige pourtant, certes à raison, chaque jour.
Faire en sorte de ressusciter la tutelle et les ingérences quotidiennes de la Syrie, de la ramener au bercail, est une chose ; ne rien faire pour sauver le pays de la banqueroute en est une autre. Bien plus cancérigène. Si l’opposition n’a rien à proposer ou si elle ne veut pas le faire, il ne reste plus au ministre des Finances qu’à mouiller sa chemise, prendre son courage à deux mains et aller squatter les écrans de télévision, expliquer aux Libanais qu’après trente ans de guerre et d’occupations, l’heure est arrivée de prendre des mesures qui font mal, mais qui pourraient éviter à un pays et un peuple une mort annoncée. C’est bien, disait hier un bon œil, de réussir à faire passer les lois sur les affaires druzes ou le Conseil constitutionnel ; maintenant, la majorité doit travailler.
Ou laisser la place.
Ziyad MAKHOUL
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C’est que ces deux brillants chargés de soumission ont reçu cinq sur cinq le souhait exprimé il y a quelques jours par Bachar el-Assad devant Nabih Berry : Damas ne recevra pas Fouad Siniora, mais n’importe lequel de ses successeurs, à condition qu’il ne fasse pas partie du Courant du futur ; Damas ne normalisera ses relations avec Beyrouth qu’après la chute du gouvernement actuel. Le tandem Aoun/Nasrallah a également dû lire et relire les appels du quotidien Baas en faveur de ce changement de cabinet au...