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Actualités - Opinion

COMMENTAIRE Donald Rumsfeld et la puissance intelligente

Joseph S. NYE* Donald Rumsfeld, secrétaire américain à la Défense, s’est récemment exprimé au sujet de la guerre mondiale contre le terrorisme menée par l’Administration Bush. « Dans cette guerre, certaines des batailles les plus dures ne se livrent pas dans les montagnes afghanes ou dans les rues irakiennes, mais dans les salles de presse à New York, Londres, au Caire et partout ailleurs. Nos ennemis se sont brillamment adaptés aux combats médiatiques, alors que nous avons échoué. » La bonne nouvelle est que Rumsfeld réalise peu à peu que la lutte contre le terrorisme ne peut être uniquement gagnée par les armes. La mauvaise nouvelle est qu’il ne comprend toujours pas en quoi consiste la puissance douce – la possibilité d’obtenir ce que l’on veut par l’attrait plutôt que par la contrainte. Le journal The Economist a ainsi commenté sa déclaration : « Jusqu’à récemment, Rumsfeld considérait manifestement cet intérêt pour la “puissance douce” comme une marque de faiblesse, à l’image de la volonté d’apaisement du terrorisme propre à la Vieille Europe. » Désormais, Rumsfeld a fini par comprendre combien il est important de convaincre les esprits et les cœurs, mais, comme The Economist l’explique, « une grande partie de son discours s’est concentrée sur la manière dont l’Amérique, grâce à des relations publiques plus douces, pourrait remporter la guerre de propagande ». En d’autres termes, en accusant les médias des maux de l’Amérique, Rumsfeld a complètement oublié la règle de base du marketing : si le produit que vous vendez est mauvais, aucune publicité, aussi brillante soit-elle, ne parviendra à le faire vendre. La méfiance de Rumsfeld envers l’approche européenne contient une once de vérité. L’Union européenne a joué de ses charmes pour obtenir les résultats qu’elle souhaitait, de même que les États-Unis se sont appuyés sur la force, croyant que leur domination militaire pouvait régler tous les problèmes. Or, tout miser sur la puissance douce ou sur la puissance dure constitue une erreur. La capacité à associer efficacement les deux méthodes peut être appelée la « puissance intelligente. » Pendant la guerre froide, les Occidentaux ont utilisé la puissance dure pour prévenir l’agression soviétique, alors qu’ils se sont appuyés sur la puissance douce pour saper la foi communiste derrière le rideau de fer. C’est un bel exemple de puissance intelligente. Aujourd’hui, pour être intelligentes, l’Europe devrait davantage investir dans ses ressources de puissance dure, alors que l’Amérique devrait développer sa puissance douce. Lors du premier mandat du président George W. Bush, le secrétaire d’État Colin Powell comprenait et se référait souvent à la puissance douce. En revanche, quand, en 2003, on a demandé à Rumsfeld en quoi consistait ce concept, il a répondu qu’il ne comprenait pas ce terme. Cette incompréhension a coûté très cher à l’Amérique. Heureusement, pour son second mandat, Bush a démontré qu’il se préoccupait de la puissance douce des États-Unis, en plaçant Condoleezza Rice et Karen Hughes au département d’État, et en tenant compte de la réputation entachée d’échecs de Rumsfeld qui, dans le secteur privé, aurait été directement renvoyé ou forcé à la démission. Bien sûr, la puissance douce n’est pas la panacée. Elle n’a, par exemple, pas permis de sortir le gouvernement des talibans des griffes d’el-Qaëda, dans les années 1990. Seule la puissance militaire a pu briser ce lien. Il en va de même pour le dictateur nord-coréen Kim Jong-il. Il apprécie les films hollywoodiens, mais cela ne l’incite en aucun cas à renoncer à son programme d’armes nucléaires. Une telle décision ne pourra être obtenue que par la puissance dure, surtout si la Chine lui impose des sanctions économiques. La puissance douce ne suffira pas non plus à stopper le programme nucléaire iranien, même si l’approche multilatérale actuelle de l’Administration Bush pourrait bien convaincre d’autres pays de former une coalition pour isoler l’Iran. Évidemment, il est plus facile d’atteindre certains objectifs, comme la démocratie et le respect des droits de l’homme, grâce à la puissance douce. La démocratisation par la force a ses limites. Les Américains l’apprennent tous les jours en Irak. Cela ne signifie pas que le Pentagone de Rumsfeld ne puisse en aucun cas participer à la puissance douce américaine. La force militaire est quelquefois perçue comme un synonyme de la puissance dure, mais elle peut parfois contribuer à la puissance douce d’un État. Une armée bien dirigée peut être source d’admiration. La coopération militaire et les programmes de formation permettent d’établir des réseaux transnationaux qui renforcent la puissance douce d’un pays. Le travail impressionnant de l’armée américaine en matière d’aide humanitaire, après le tsunami de 2004 dans l’océan Indien, a permis de redorer le blason de l’Amérique et a accru sa puissance douce. Mais une mauvaise utilisation des ressources militaires peut également limiter la puissance douce. L’Union soviétique en possédait une bonne dose dans les années suivant la Deuxième Guerre mondiale. Mais l’attrait pour les Soviétiques en tant que libérateurs a été annihilé par leur manière d’utiliser la force, par la suite, contre la Hongrie et la Tchécoslovaquie. La brutalité et l’indifférence aux principes de discrimination et de proportionnalité inhérents à la « guerre juste » détruisent également toute légitimité. L’efficacité de l’invasion militaire américaine en Irak, en 2003, a suscité l’admiration de beaucoup d’étrangers. Mais cette puissance douce a été affaiblie par l’inefficacité de l’occupation, le mauvais traitement des prisonniers d’Abou Ghraib et la politique – lancée par Rumsfeld – de détention sans procès à Guantanamo. Bien sûr, personne n’espère attirer des individus comme Mohammad Atta ou Oussama Ben Laden. C’est de puissance dure que nous avons besoin pour régler de tels cas. Mais la menace terroriste d’aujourd’hui n’est pas le « clash des civilisations » de Samuel Huntington. Il s’agit d’une guerre civile au sein de l’islam entre une majorité de personnes normales et une petite minorité qui souhaite contraindre les autres à accepter une version de leur religion extrêmement idéologique et politisée. Nous ne pourrons jamais gagner sans la victoire des modérés. Nous ne pourrons gagner que si le nombre d’adeptes que les extrémistes recrutent est plus faible que le nombre que nous tuons et dissuadons de leurs actes. Rumsfeld pourrait comprendre ce calcul de base. Or, ses mots et ses actions montrent qu’il ne sait pas, dans la pratique, comment équilibrer l’équation. Cet équilibre – qui nous permettrait de gagner le combat – est impossible à obtenir sans une bonne dose de puissance douce. * Joseph S. Nye Jr. est professeur émérite, expert en questions militaires à l’Université de Harvard. Il est l’auteur de « Soft Power: The Means to Success in World Politics ». (La puissance douce : les moyens de réussir en politique internationale) ©Project Syndicate, 2006. Traduit de l’anglais par Béatrice Einsiedler
Joseph S. NYE*

Donald Rumsfeld, secrétaire américain à la Défense, s’est récemment exprimé au sujet de la guerre mondiale contre le terrorisme menée par l’Administration Bush. « Dans cette guerre, certaines des batailles les plus dures ne se livrent pas dans les montagnes afghanes ou dans les rues irakiennes, mais dans les salles de presse à New York, Londres, au Caire et partout ailleurs. Nos ennemis se sont brillamment adaptés aux combats médiatiques, alors que nous avons échoué. »
La bonne nouvelle est que Rumsfeld réalise peu à peu que la lutte contre le terrorisme ne peut être uniquement gagnée par les armes. La mauvaise nouvelle est qu’il ne comprend toujours pas en quoi consiste la puissance douce – la possibilité d’obtenir ce que l’on veut par l’attrait plutôt que par la contrainte. Le...