Étalés sur toute la largeur des pages éditoriales de la presse américaine, le double conseil traduit l’inquiétude d’une opinion publique que l’on découvre encore marquée par un syndrome vietnamien que le traumatisme irakien n’a fait que raviver douloureusement. « N’attaquez pas l’Iran », écrit Zbigniew Brzezinski, « Engagez le dialogue », renchérissent quelques colonnes de journal plus loin six anciens ministres européens des Affaires étrangères. Plus facile à dire qu’à faire, surtout quand on a raté le départ et multiplié les pas de clerc à l’égard d’un pays prompt à se raidir pour peu qu’on cherche à l’atteindre dans ce qu’il a de plus cher : son orgueil national.
Après des semaines au cours desquelles chacun s’est employé à donner la (fausse) impression d’avancer alors qu’il faisait du surplace, la tentative de mardi au Conseil de sécurité d’obtenir de la Russie et de la Chine un alignement sur les positions occidentales s’est soldée par un échec, encore un. Un recours aux dispositions prévues au chapitre VII de la charte des Nations unies prévoyant, en cas de refus d’appliquer une résolution onusienne, des sanctions et même une action militaire reviendrait à se lancer dans une aventure aux risques incalculables, avec des résultats plus qu’incertains, font valoir Moscou et Pékin. Fort bien pensé, mais quel serait l’autre terme de l’alternative ? Une interminable épreuve de force, probablement sans vainqueur, ni vaincu… sinon un marché mondial qui a vu hier le pétrole prendre son élan pour s’apprêter à franchir allégrement la barre des 75 dollars le baril.
Tout le monde s’accorde à reconnaître la dangerosité du jeu auquel se livrent les deux camps. Oui, mais personne ne semble capable de tenter quoi que ce soit pour trouver une issue qui sauverait la face aux uns et aux autres. Bien au contraire. Les Iraniens viennent d’annoncer coup sur coup avoir enrichi de l’uranium à un niveau jamais atteint précédemment, soit 4,8 pour cent, et découvert, non loin de la ville de Bandar Abbas, de nouvelles mines. Ces gisements permettront de produire annuellement près de 30 tonnes de « yellow cake », un minerai utilisé dans les centrifugeuses. L’annonce par Gholam Reza Aghazadeh, directeur de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique, du degré atteint dans l’amélioration du combustible est de nature à en inquiéter plus d’un. Sans raison réellement valable cependant car s’il est vrai – ainsi que l’affirment les experts – que pour produire du courant électrique, point n’est besoin de dépasser le niveau 3,6, il est tout aussi exact que le puissant minerai doit être pur à 90 pour cent si l’on veut l’utiliser à des fins militaires. D’où la conclusion qu’il s’agissait d’une simple provocation destinée à échauffer un peu plus encore le débat et à fournir une carte supplémentaire dans l’actuel bras de fer.
À ces manœuvres toutes en subtilité, l’Administration américaine a été incapable jusqu’à présent de trouver la riposte adéquate. La semaine dernière à Chicago, la secrétaire d’État Condoleezza Rice a bien parlé d’une « coalition de bonnes volontés », mais l’allusion a été jugée mal venue en Europe, où l’on n’a pas oublié les journées qui avaient précédé, il y a trois ans, l’opération « Shock and Awe » contre Saddam Hussein. Commentaire, sur un ton pincé, de Karl-Theodor zu Guttenberg, le porte-parole officiel allemand : « Nous n’aimons pas cette expression et nous jugeons le concept totalement dépassé. » Devant George W. Bush qu’elle rencontrait hier, Angela Merkel n’a pas manqué d’apporter son soutien à l’idée avancée par le Kremlin d’une « sous-traitance » confiée aux Russes. Mais là encore, tout comme au niveau des deux principaux intéressés, l’impression très nette est que l’on assiste à deux monologues parallèles où chacun s’écoute parler. Ainsi, à l’argument « il faut empêcher à n’importe quel prix la République islamique de se doter de l’arme suprême » avancé par les cinq Grands répond le « nous ne faisons qu’assurer nos besoins en électricité » des mollahs. À ce rythme, on ne saurait dire que la discussion avance à un rythme supersonique, ni que sa conclusion logique est pour demain.
Le regretté Mao Zedong avait décrété jadis que les États-Unis sont « un tigre de papier ». Bien vu, à l’époque de la guerre froide. Une précision toutefois : le faux félin est toujours sur ses pattes, tandis que le seul pays à se dire encore marxiste-léniniste, la Corée du Nord, en est à quémander son bol de riz auprès du voisin capitaliste. La conclusion s’impose, même si elle prend, dans le cas présent, la forme d’une boutade : pourquoi ne pas mettre un tigre, même de papier, dans le moteur nucléaire, même iranien ?
Christian MERVILLE
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Après des semaines au cours desquelles chacun s’est employé à donner la (fausse) impression d’avancer alors qu’il...