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Mémoire et reconstruction

Retour de Berlin après dix jours, et la rage au cœur. Le choc culturel. L’extase et le bonheur total d’un côté. D’un autre, la désolation pour ma triste ville qu’est Beyrouth… Ville est-elle ou dépotoir du tiers-monde, le mot « poubelle » n’est pas assez descriptif. Berlin et Beyrouth. Deux noms qui ont fasciné beaucoup d’artistes. Si proches semblent être ces deux villes et pourtant différentes, à des années-lumière. Berlin abrite 3,5 millions d’habitants, comme tout le Liban. Comme Beyrouth, Berlin a vécu la guerre durant ces dernières décennies. Alors que Berlin s’est reconstruite en quinze ans, nous ne faisons que ramasser encore nos cendres par paresse et irresponsabilité. À Berlin, j’ai senti combien l’État protégeait son citoyen et le respectait. Il a su honorer ses martyrs, ses morts tombés sur les champs de guerre, du simple citoyen au soldat, au chef. Partout on voit des mémoriaux. Sur l’un d’entre eux on peut lire : «… Nous honorons la mémoire des peuples qui ont souffert de la guerre. Nous honorons la mémoire de leurs citoyens qui furent persécutés et qui trouvèrent la mort. Nous honorons la mémoire des innocents qui sont morts à cause de la guerre et de ses conséquences. Nous honorons la mémoire de tous les êtres humains qui moururent pour leurs convictions religieuses ou politiques. Nous rendons hommage à tous ceux qui choisirent de mourir plutôt que de trahir leur conscience. » Nommez-moi un seul de nos responsables qui a, un seul jour, parlé d’un projet de mémoire collective et de pardon à ses citoyens, au Parlement ou en Conseil des ministres. Certaines nations se projettent vers le futur. Nous nous projetons vers le mur ou la mort. À Berlin, le peuple est. C’est lui le héros de la nation. Le citoyen a sa place au cœur de la ville. Il suffit d’une visite au superbe Reichstag pour comprendre que la réconciliation est faite entre l’État et le citoyen. Où est passée la mémoire de nos milliers d’hommes, de femmes, de vieux, d’enfants morts déchiquetés durant les bombardements ou assassinés par des francs-tireurs ? Les avons-nous honorés comme d’autres pays civilisés l’ont fait pour leur propre peuple ? Et ne me parlez pas de la place des Martyrs du début du siècle, car eux sont morts pour la cause de l’époque. Je parle de la dernière guerre que nous avons vécue atrocement. Pourquoi aucune initiative de l’État pour construire des musées modernes et raconter en photographies, en photomontage, en bande sonore ou autre notre histoire ? L’histoire de notre peuple effacée…Pouvons-nous nous mettre d’accord, au moins une fois dans la vie, sur notre histoire sans nous entre-déchirer, et montrer à nos générations futures ainsi qu’aux touristes désireux de connaître notre histoire notre sens de la nation, notre volonté réelle de faire la paix et de reconstruire ensemble ? Pour affronter le futur, il faut reconnaître et honorer, en sommes-nous capables ? Quinze ans ont passé. Qu’avons-nous fait de notre terre, sinon un chantier ou un club privé pour les esprits moyenâgeux qui ont de la paperasse verte à dépenser ? Je n’ai pas connu le Beyrouth de mes parents et grands-parents, mais je suppose que la ville était beaucoup plus humaine, moins artificielle et même plus moderne à son époque. Avant même la chute du Mur de Berlin, on reconstruisait la cité rasée. Aujourd’hui, le résultat est spectaculaire dans un renouveau unissant l’ancien et le nouveau. On reste ébahi devant la créativité et la folie des architectes, des peintres et des sculpteurs qui, eux, rebâtissent la cité. A-t-on besoin de commenter notre capitale qui s’agrandit comme un laid champignon, sans aucun urbanisme, sans le moindre effort pour l’esthétique et le goût du rêve ? Imaginez seulement un espace verdoyant, le « Tiergarten ». Il occupe à lui seul le tiers de la ville de Berlin, au centre et non dans sa périphérie. L’État est présent pour garder cet espace vital à l’abri des promoteurs aux appétits voraces. Chez nous, l’État n’existe pas ; on se débat dans un poulailler clos. À nous, intellectuels de ce pays, philosophes, professeurs, artistes, avocats, hommes d’affaires, économistes, historiens, médecins et j’en passe… Disons-leur adieu ; retournez piailler dans votre basse-cour et laissez-nous rebâtir notre ville, notre pays. Nous avons chassé l’occupant, n’est-il pas temps de chasser les mercantilistes ou ces hommes vautrés dans leur fauteuil de faux cuir ? Ou bien nous faudra-t-il encore attendre trente autres années ? À tous ceux qui ont le charisme, le courage de nous guider une deuxième fois pour renverser ce régime, agissons ensemble ! Pascale INGEA Citoyenne prête pour la révolution culturelle
Retour de Berlin après dix jours, et la rage au cœur.
Le choc culturel.
L’extase et le bonheur total d’un côté.
D’un autre, la désolation pour ma triste ville qu’est Beyrouth…
Ville est-elle ou dépotoir du tiers-monde, le mot « poubelle » n’est pas assez descriptif.
Berlin et Beyrouth.
Deux noms qui ont fasciné beaucoup d’artistes.
Si proches semblent être ces deux villes et pourtant différentes, à des années-lumière.
Berlin abrite 3,5 millions d’habitants, comme tout le Liban. Comme Beyrouth, Berlin a vécu la guerre durant ces dernières décennies. Alors que Berlin s’est reconstruite en quinze ans, nous ne faisons que ramasser encore nos cendres par paresse et irresponsabilité. À Berlin, j’ai senti combien l’État protégeait son citoyen et le respectait. Il a su honorer ses martyrs, ses...