Il n’y a de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Continuer à pratiquer la politique de l’autruche, à éviter de regarder la vérité en face ne conduira qu’à davantage de désillusions, qu’à davantage de déceptions. Les faits sont là. Ils ne prêtent à aucune extrapolation, à aucune confusion. Dire que le blocage est total ferait sourire monsieur de La Palice lui-même, lequel, rapporte la chronique de l’époque, « était encore en vie un quart d’heure avant sa mort… ».
Loin de l’Hexagone, au pays de Geha et de Akhwat Chanay, l’ubuesque le dispute à la sottise, l’arrogance à l’insulte gratuite. La lapalissade à la manière libanaise : trois jours avant sa mort annoncée, le dialogue était encore en vie et se défendait gaillardement.
Invectives, injures, dossiers putrides, nauséabonds, déterrés avec jubilation et compulsés avec délectation, toutes les amabilités du monde sont mises au service du dialogue.
« C’est pour crever l’abcès », disent les uns, « c’est pour dévoiler et dénoncer la corruption », disent les autres. Sincères, fabulateurs ou donquichottesques, frères ennemis ou frères tout court, ils se retrouveront tous dans trois jours pour donner l’estocade finale à ce qui n’aura été finalement qu’une illusion, un gros mensonge…
Faut-il se lamenter pour autant, se dire que tout est perdu et que le gâchis est irrémédiable ? Bien sûr que non, pour la simple raison que dès le départ, les dés étaient pipés, la partie savamment truquée. Paradoxalement, c’est juste après l’annonce solennelle par Nabih Berry de l’accord sur les relations avec la Syrie et sur les armes palestiniennes que le pot aux roses a été dévoilé.
En effet, Damas et le FPLP-CG, qui lui est inféodé, n’ont pas attendu que sèche l’encre du document signé place de l’Étoile pour rejeter, l’un la délimitation des frontières, notamment à Chebaa, l’autre le désarmement de ses miliciens hors des camps.
Montrer patte blanche au congrès du dialogue tout en sachant que l’accord intervenu allait rester lettre morte : pour les alliés de la Syrie, la partie était jouée d’avance.
Comment s’étonner dès lors que toute entente sur le dossier présidentiel devienne quasiment impossible ? Tout a été parfaitement orchestré, planifié pour aboutir à l’impasse et le Baas syrien annonce déjà, en versant des larmes de crocodile, que le général Émile Lahoud « pourrait bien être le dernier président maronite du Liban », accusant Fouad Siniora de se poser en quelque sorte comme l’unique alternative bénie par les Américains.
Une incitation sournoise aux dissensions confessionnelles, une volonté délibérée de Damas de torpiller toute entente interne dans son ancienne chasse gardée. La Syrie qui offre une main charitable aux maronites du Liban, on croit rêver !
Il faut se rendre à l’évidence, le pouvoir baassiste n’a pas « digéré » son retrait humiliant du Liban. Pis : il ne se résout pas à admettre que le Liban est un État pleinement souverain et que la tutellisation appartient désormais au passé. La visite de Siniora aux États-Unis, l’accueil de chef d’État qui lui a été réservé à Washington, l’hommage exceptionnel que lui a rendu le Conseil de sécurité des Nations unies, tout cela ne pouvait que fortement déplaire au régime syrien. La presse damascène, libre et indépendante comme tout un chacun sait, a immédiatement répercuté le dépit baassiste, une hargne inégalée reflet d’un profond malaise à la veille d’une double échéance cruciale.
Au Liban même, l’un après l’autre, les féaux, les inconditionnels du Baas syrien sortent de l’ombre. Dernier du peloton, le plus célèbre d’entre eux, Nasser Kandil. Ils s’étaient terrés, ne s’étaient plus manifestés depuis un an, voilà qu’ils ressuscitent, reprennent de l’active. Mais ne nous y trompons pas : il s’agit là plus d’un bataillon de défense que d’une « unité assaillante ». Les temps ont changé et les créanciers frappent déjà aux portes de Damas.
S’il est vrai que la Syrie a profité du facteur temps et d’une conjoncture régionale favorable pour se remettre d’aplomb, il est non moins vrai que la malédiction libanaise ne la lâchera pas de sitôt.
Qu’il s’agisse des fermes de Chebaa ou du rapport Brammertz, la Syrie devra rendre compte au Conseil de sécurité. D’ores et déjà, un scénario se dessine dans les couloirs des Nations unies pour confirmer, une fois pour toutes, la libanité des hameaux, et obtenir le retrait israélien de ce secteur controversé. Le piège posé par la Syrie se refermerait ainsi sur son propre concepteur et rendrait caduques toute imbrication avec le dossier du Golan et toute lutte armée pour arracher la libération d’une terre rendue à son propriétaire légitime.
La seconde échéance est une véritable épée de Damoclès, et Serge Brammertz la manie avec dextérité. L’issue paraît inéluctable et à Damas, des entreprises privées collectent déjà des fonds pour assurer la défense des accusés potentiels dont les noms circulent dans les milieux diplomatiques. Une manière bien peu habile du pouvoir (la ficelle est grosse) de se démarquer d’un crime qui ne serait alors que le fait d’individus. Mais là aussi la manœuvre est appelée à tourner court, le rapport Brammertz, en juin prochain, pouvant difficilement occulter le fait qu’en Syrie rien ne se fait, rien ne se dit sans l’assentiment des plus hautes autorités.
Il n’y a de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, disions-nous en préambule. Si cela est vrai pour les protagonistes libanais, cela n’en est que plus vrai encore pour le pouvoir syrien définitivement allergique aux réalités internationales qui l’interpellent. Le cirque pitoyable, lamentable, peut se poursuivre au Liban, se prolonger jusqu’à fin 2007, la partie finale, elle, se jouera en Syrie et les dividendes en seront forcément libanais.
Le temps, la Syrie l’a utilisé, l’a pressuré, l’a vidé de sa substance. Aujourd’hui le temps n’est plus au temps et l’horloge égrène implacablement les heures, les minutes conduisant à la vérité, aux vérités qui feront tomber le masque.
Juste revanche de l’histoire ? Croisons tout simplement les doigts.
Nagib AOUN
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Loin de l’Hexagone, au pays de Geha et de Akhwat Chanay, l’ubuesque le dispute à la sottise, l’arrogance à l’insulte gratuite. La lapalissade à la manière libanaise : trois jours avant sa mort annoncée, le dialogue était encore en vie et se défendait...