Alors que tout se découd, se défait, se délite ; alors que les masques des uns et des autres se décollent, révèlent des vérités pourries ; alors que la majorité au pouvoir se débat et s’englue, minable, dans ses contradictions, ses incapacités, ses désordres ; alors que la noria de prosyriens recommence à gigoter comme au sale temps de la tutelle, qu’un Front de salut national (c’est certainement une private joke entre eux, le mot salut…) menace de voir le jour, que même Nasser Kandil se met à promettre une conférence de presse ; alors qu’Émile Lahoud, qui frôle l’overdose de placebos syriens, est en pleine crise de logorrhée et parle surtout pour ne rien dire ; alors que Hassan Nasrallah se décide, des semaines après, et pris à son propre piège, à dire que personne ne s’est entendu sur le tracé des frontières avec la Syrie, toujours persuadé que sa formation est bien plus forte en alliée inconditionnelle de Damas et Téhéran que si elle avait été indépendante ; alors que le dialogue national agonise et ressemble de plus en plus à un rictus géant et hystérique ; alors que la seule façon ou presque de se donner à la chose publique se résume désormais à un interminable et ultramédiatique ping-pong d’injures et d’hérésies ; alors que Saad Hariri n’a encore pas compris qu’il lui faudrait des mois de leçons particulières avec le Premier ministre pour envisager un travail politique ; alors que Michel Aoun frôle à chaque seconde l’apoplexie parce que la seule chose pour laquelle il vit et respire, pour laquelle il est capable des pires pirouettes, c’est-à-dire le fauteuil présidentiel, lui fait bye bye de ses accoudoirs ; alors qu’un peuple affamé gronde en sourdine ; alors que chaque bloc compte ses points ; alors qu’on parle de moins en moins bas d’un retrait israélien de Chebaa, ou qu’on s’amuse à évoquer les traîtrises yankees et les coups de poignard US dans le dos du Liban ; alors que Serge Brammertz n’a jamais été aussi prié, invoqué ; alors que tout fout l’camp, il est une chose belle comme le jour, venue balayer tout cela d’un sourire en biais, redonner un peu d’espoir, percer le noir. Un acte énorme et, en même temps, un énorme pied de nez à toutes celles et tous ceux qui continuent de confondre arabité avec allégeance à la famille Assad, ou, summum de l’ironie, au jusqu’au-boutisme de Mahmoud Ahmadinejad.
La simplicité est un joyau.
Asséner clairement, lentement, sûrement, en plein Conseil de sécurité, la souveraineté, la liberté et l’indépendance du Liban ; énoncer comme une évidence, devant les caméras de la planète, l’implacable nouvelle équation, quels que soient le coût et les sacrifices ; annoncer et pratiquer en direct l’accouchement d’une politique étrangère libanaise enfin émancipée, majeure, vaccinée, fière, sexy comme rarement elle l’a été… : voilà ce qu’a fait Fouad Siniora à New York vendredi dernier. Avec tout ce que cela implique comme conséquences, ici et là-bas. « Un point d’inflexion », a dit Marwan Hamadé. Sauf que c’est plus que cela encore : Fouad Siniora a su, bien aidé certes, donner naissance à une idée certaine du Liban post-14 février.
Cet homme est stupéfiant. Sa révélation à lui-même et au monde, sa transfiguration, sa transmutation même, tout le monde en a parlé pendant des mois. L’ex-ministre des Finances ultracontroversé, le petit banquier caché dans l’ombre du très show-off président martyr, est devenu un pur homme d’État. Sauf qu’il lui reste l’infiniment plus compliquée tâche de prouver s’il est capable ou pas de gérer le Liban de l’intérieur. De le guérir de l’intérieur : c’est drôlement une autre paire de manches.
Surtout qu’il a, pour l’instant, l’inadmissible privilège de bénéficier de l’Exécutif pratiquement pour lui tout seul. Riad el-Solh, lui, le partageait avec Béchara el-Khoury.
Ziyad MAKHOUL
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