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Actualités - Opinion

Commentaire Les démocraties dysfonctionnelles d’Asie

Par Satyabrata Rai CHOWDHURI* La brusque démission du Premier ministre thaïlandais, M. Thaksin Shinawatra, n’est autre qu’un indicateur supplémentaire de l’inquiétant paradoxe qui a émergé dans la région : plus les démocraties asiatiques se renforcent, moins elles sont fonctionnelles. Les exemples d’une telle situation abondent. L’an dernier, la tentative menée par les partis de l’opposition pour attaquer le président de la Corée du Sud, Roh Moo Hyun, sur une excuse des plus légères, l’incapacité du président de Taïwan, Chen Shui-bian, à promulguer une législation par le biais d’un Parlement contrôlé par l’opposition (Kuomintang), le premier mandat au point mort de la présidente des Philippines, Gloria Macapagal Arroyo, et les rumeurs répétées de tentatives menaçantes de coup d’État à son encontre : chacun de ces exemples témoigne de la paralysie démocratique de l’Asie. Si l’impasse et la confusion étaient les seuls résultats, de telles impasses politiques pourraient s’avérer tolérables. Mais une impasse chronique a confronté de nombreuses démocraties asiatiques à la menace d’une discréditation, à la possibilité de violence et à la perspective d’un déclin économique. En effet, les précédents d’immobilité démocratique en Asie ne sont guère encourageants. Par exemple, depuis la création du Pakistan en 1947, les divisions partisanes ont empêché les gouvernements élus de terminer leur mandat. Les Pakistanais ont ainsi sagement appris à accepter l’ordre militaire comme leur destinée. Le problème en Asie résulte souvent d’un concept que les Français nomment « cohabitation », un arrangement maladroit par lequel un président élu au suffrage direct doit coexister avec un Parlement contrôlé par un ou des partis rivaux. Les démocraties matures des États-Unis et d’Europe peuvent fonctionner suffisamment bien avec le « système d’équilibre des pouvoirs » d’un gouvernement divisé (bien que la tentative des républicains d’attaquer le président Clinton quelque huit années auparavant pût suggérer autrement), mais en Asie, l’incapacité à accorder des pouvoirs exécutifs et législatifs à une seule institution constitue généralement un important inconvénient. Cela semble particulièrement se vérifier lorsqu’un gouvernement tente de promulguer des réformes économiques ou politiques radicales. Le président élu souhaite agir, mais l’Assemblée refuse d’approuver les lois nécessaires, ou vice versa. Tout commence par une impasse parlementaire. Les leaders incompétents blâment les législatures pour leurs échecs, les législateurs critiquent les présidents des partis rivaux. La dénonciation remplace la responsabilité, alimentant la demande populaire pour un homme (ou une femme) de poigne capable de passer outre aux divisions politiques. Le bref « règne d’urgence » d’Indira Gandhi dans les années 1970 résultait en partie d’un tel dysfonctionnement institutionnel. Un gouvernement divisé fait également le jeu des séparatistes d’Asie. À un moment critique pour le processus de paix du Sri Lanka, la présidente Kumaratunga a été tellement excédée par les politiques de son rival politique, le Premier ministre Wickremessinghe, qu’elle a remercié trois des ministres de ce dernier et a annoncé des élections pratiquement quatre années à l’avance. Les seules personnes semblant avoir bénéficié de cette division démocratique sont les Tigres tamouls meurtriers. De même, au Népal, une insurrection maoïste a tiré parti des divisions existant entre le roi et le Parlement afin de contrôler une grande partie des zones rurales. Il est vrai que les démocraties asiatiques, même instables, sont préférables aux autocraties, qu’elles soient militaires, comme au Pakistan et en Birmanie, ou communistes, comme en Chine et au Vietnam. Mais le danger, dans une démocratie affaiblie, ne provient pas seulement d’une législation bloquée et d’un gouvernement inefficace. Des présidents ambitieux mais contrecarrés dans leurs actions sont facilement tentés de prendre des mesures inconstitutionnelles ; après tout, raisonnent-ils, le peuple les a élus au suffrage direct. Il en va de même pour certains Premiers ministres. En effet, une des raisons qui sous-tendent les manifestations qui ont mené à la démission de Thaksin en Thaïlande reste l’accusation qu’il affaiblissait les traditions démocratiques de son pays afin de privilégier son règne personnel. Étant donné ces précédents, les responsables politiques asiatiques devraient peut-être envisager les mérites de l’abandon de la « cohabitation » et de l’adoption de systèmes dans lesquels une victoire électorale se traduit par un pouvoir réel. Bien évidemment, les systèmes politiques parlementaires sont loin d’être parfaits. Singapour et la Malaisie, dont les partis au pouvoir ont longtemps dominé les Parlements, n’ont pas une culture politique aussi saine que celle de Taïwan ou de la Corée du Sud. Mais dans des démocraties parlementaires telles que celles du Japon et de l’Inde, un leader élu dirige le pays jusqu’à ce que son parti ou sa coalition perde sa majorité législative. Cela signifie que les gouvernements sont jugés non pas sur leur capacité à déjouer les législatures, mais sur la qualité de leurs politiques. Cela semble constituer une forme de démocratie plus efficace (et politiquement plus stable) que la cohabitation malheureuse qui engendre des confrontations menaçantes telles que celles du type en place dans la région. Car Abraham Lincoln était dans le vrai : une maison divisée en son sein ne peut pas résister. Dans de nombreuses démocraties asiatiques, seule une reconstruction institutionnelle permettra d’éviter l’effondrement. * Satyabrata Rai Chowdhuri est professeur honoraire en Inde à l’University Grants Commission. Il a été professeur de relations internationales à l’université d’Oxford. © Project Syndicate, 2006. Traduit par Valérie Bellot.
Par Satyabrata Rai CHOWDHURI*

La brusque démission du Premier ministre thaïlandais, M. Thaksin Shinawatra, n’est autre qu’un indicateur supplémentaire de l’inquiétant paradoxe qui a émergé dans la région : plus les démocraties asiatiques se renforcent, moins elles sont fonctionnelles.
Les exemples d’une telle situation abondent. L’an dernier, la tentative menée par les partis de l’opposition pour attaquer le président de la Corée du Sud, Roh Moo Hyun, sur une excuse des plus légères, l’incapacité du président de Taïwan, Chen Shui-bian, à promulguer une législation par le biais d’un Parlement contrôlé par l’opposition (Kuomintang), le premier mandat au point mort de la présidente des Philippines, Gloria Macapagal Arroyo, et les rumeurs répétées de tentatives menaçantes de coup d’État à...