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Actualités - Opinion

EN DENTS DE SCIE Dans la solitude des champs de coton

Seizième semaine de 2006. Comment peut-on se retrouver à implorer en secret que se réalise enfin, pour une seule fois non renouvelable, ce pour quoi l’on se bat depuis toujours : la séparation totale entre le religieux et le politique ? Comment peut-on se retrouver à prier tous les dieux, la Nature, invoquer l’Olympe, inventer des litanies et des versets, allumer cierge après cierge, pour que l’infiniment sage Nasrallah Sfeir accepte de passer outre ses ultralégitimes réticences, et contribue à crever enfin, en joignant un acte à des paroles, cet abcès géant que l’ensemble de la classe politique s’emploie à gonfler et putréfier, un peu plus chaque jour ? C’est encore une fois mathématique. Un : la vie politique libanaise est rongée par un nombre incalculable de mines ; désamorcer la première d’entre elles pourrait permettre, à la seule condition de transformer radicalement les mentalités, d’en finir avec des dizaines et des dizaines d’autres – peut-être même toutes les autres. Deux : à quelques rares exceptions près, cette cohorte d’irresponsables qui défait la vie politique locale est incapable de gérer quoi que ce soit, de faire primer l’intérêt public sur ses boulimies de pouvoir, de faire fructifier n’importe quel acquis, de parier sur l’avenir, de ressusciter le Liban ou de se souvenir que ce pays n’est fort que s’il est totalement souverain et indépendant. Trois : le cardinal Sfeir, qui fête ses vingt ans à la tête de Bkerké, a prouvé qu’il est sans doute l’un des plus grands patriarches de l’histoire du Liban. Il est aussi l’oreille de tous les Libanais, l’objecteur de conscience de leur très grande majorité, le récipiendaire des secrets qui bruissent dans les couloirs de toutes les grandes capitales, et, qu’il le veuille ou non, un homme d’État – il en est ainsi dans le pays où la chose publique n’est plus qu’une serpillière sur laquelle ils s’essuient les pieds avant de déverser leurs litres de fiel devant les caméras de télévision. À problème exceptionnel et terriblement venimeux, mortel même, il ne reste plus que l’espoir d’un fragment de solution. Tout aussi exceptionnelle. Cette mine première, primitive, c’est définitivement la présence illégale, illégitime et insensément Fluocaril d’Émile Lahoud à Baabda ; la désamorcer, à l’aune du teint blafard de Michel Aoun hier à Bkerké, semble être désormais une opération totalement inenvisageable, et ne pas le faire équivaudrait à ligoter pendant un an et demi le Liban au-dessus d’une poudrière dont le moindre soubresaut le replongerait illico dans les métastases de l’avant-retrait syrien. Le patriarche maronite est-il une roue de secours ? Un Zorro ? Un donneur de mot d’ordre ? Non. Mille fois non. Le patriarche maronite peut-il être un dernier recours, lorsque plus rien ne va, lorsque l’implosion devient imminente – quitte à aliéner ces principes auxquels il tient tellement, quitte à faire quelque chose qui l’obligera à se justifier, quitte à fâcher tous les maronites sauf un ? Shakespeare aurait adoré en faire cinq actes. Mais Shakespeare est mort. Et le patriarche a pour l’instant fait ce qu’il a pu. Ce président jeune, modéré, cultivé, et pas militaire résonne encore dans toutes les oreilles. Peut-il faire encore plus ? Oui. Mille fois oui. Le veut-il ? Lui seul le sait. Et lui seul sait qu’il est des heures où, aussi légitimes soient-elles, frilosité et dégoût se doivent de laisser le pas à un acte ahurissant. Quelque chose, par exemple, comme la maîtrise des clés. Quelque chose dans le genre de ce que tout Libanais entend, dans un salon, dans la rue, dans un café. Quelque chose qui ressemblerait à un conclave comme il s’en faisait dans les siècles passés. Un roi avait enfermé tous les cardinaux pendant des semaines entières pour qu’ils élisent un pape. Au pain sec et à l’eau. Carrément. Il y a quatorze pseudo-roitelets ici, que quatre millions de Libanais verraient avec le plus jouissif des plaisirs séquestrés quelque part. Au pain sec et à l’eau. Jusqu’à ce qu’ils s’entendent sur tout. Mécanismes d’application indépendants du bon plaisir syrien inclus. Blague à part : il reste que cette semaine a vu naître deux initiatives, deux sortes de feuilles de route saisissantes. Salah Honein en a donné une, institutionnelle, constitutionnelle, pour en finir avec l’entêtement du plus prosyrien des présidents de la République. Et assurer l’élection du candidat le plus à même de remonter le Liban vers le haut. Encore faut-il que la majorité impose – elle le peut – la réhabilitation du Conseil constitutionnel (en en faisant un Conseil de sages, d’incorruptibles), même si celui-ci aurait, peut-être, à statuer contre elle. L’autre initiative est celle d’un groupe issu de la société civile et emmené par Samir Frangié, et vise à un très urgent renouvellement du contrat social entre les Libanais et l’établissement d’un État civil. Ultracotonneuses, extrêmement volatiles, ces deux initiatives auraient pourtant pu drainer des centaines de milliers de Libanais dans les rues et sur les places. Blague à part : ils préfèrent remplir des demandes de visas, jeunes et moins jeunes, aller poursuivre des études et/ou travailler à l’étranger. Beaucoup d’entre eux ont regardé quelques secondes, à la télévision, Émile Lahoud, dopé aux placebos survitaminés syriens, s’échiner devant les journalistes accrédités à Baabda, à tirer à tout prix le Liban vers le passé. Quelques heures plus tard, Fouad Siniora tentait, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, en demandant officiellement le tracé des frontières et l’ouverture d’ambassades entre Beyrouth et Damas, d’amarrer le Liban dans le futur. On le critiquera intensément pour cela. Et pour avoir demandé à GWB de faire pression sur Israël pour qu’il se retire des fermes de Chebaa. Ce retrait agace intensément : il enterrerait à la fois la concomitance des deux volets et la nécessité pour le Hezbollah de garder ses armes. Le retour à Beyrouth du premier PM de la trempe de Riad el-Solh sera tout sauf molletonné. Le très intuitif Mgr Sfeir l’invitera sans doute à Bkerké y puiser un peu de sérénité. Ziyad MAKHOUL
Seizième semaine de 2006.
Comment peut-on se retrouver à implorer en secret que se réalise enfin, pour une seule fois non renouvelable, ce pour quoi l’on se bat depuis toujours : la séparation totale entre le religieux et le politique ? Comment peut-on se retrouver à prier tous les dieux, la Nature, invoquer l’Olympe, inventer des litanies et des versets, allumer cierge après cierge, pour que l’infiniment sage Nasrallah Sfeir accepte de passer outre ses ultralégitimes réticences, et contribue à crever enfin, en joignant un acte à des paroles, cet abcès géant que l’ensemble de la classe politique s’emploie à gonfler et putréfier, un peu plus chaque jour ?
C’est encore une fois mathématique. Un : la vie politique libanaise est rongée par un nombre incalculable de mines ; désamorcer la première d’entre...