C’est une fois de plus le spectacle de nos divisions que nous offrons, en célébrant Pâques à des dates différentes, ridiculisant notre foi aux yeux du monde, en ne parvenant pas à nous mettre d’accord sur une date commune pour célébrer cet événement unique dans l’histoire qu’est la résurrection du Christ. Et nous nous permettons, ensuite, de donner des leçons d’unité aux autres.
Certes, il y a de quoi être découragé. Pourtant, une vision authentiquement chrétienne de l’histoire devrait nous rendre plus sobres, même dans le découragement. La perfection n’est pas de ce monde, pas plus en matière religieuse que dans d’autres domaines, en particulier en politique.
Ce qui ne veut pas dire qu’il faut se contenter d’être médiocre, ni s’abandonner au cynisme. Il faut simplement observer les lois de l’histoire, et ne pas en attendre ce qu’elle ne peut nous donner.
Là comme ailleurs, c’est la grande loi de l’incarnation qui règne. Nous sommes condamnés à notre liberté, c’est-à-dire à nos choix, et donc autant à nos erreurs qu’à nos réussites, autant à notre générosité qu’à notre cupidité, autant à nos lâchetés qu’à notre courage, autant à notre bonté qu’à nos cruautés.
Sur le plan national, tout au long de l’année écoulée, nous avons vécu des moments de prostration et d’euphorie. Nous avons fait exister le Liban, le temps de quelques brèves semaines, de quelques jours, de quelques heures, nous avons cru tout possible. Mais l’euphorie n’a pas duré, et nous nous sommes sentis trahis.
Et voilà que l’on répète, à froid, les affrontements sanglants qui ont déchiré le tissu social et décimé les Libanais. Voilà la haine qui réapparaît, les vieux antagonismes qui se réveillent. Voilà les démocrates qui se conduisent en autocrates, les chefs suprêmes qui remontrent le nez là même où l’on espérait voir apparaître la démocratie dans la démocratie. Faut-il pour autant démissionner ?
Ce n’est pas ce que nous apprennent les précieuses lois de l’histoire.
Nul mieux que ce grand historien qu’était Henri Irénée Marrou n’en a fait ressortir les lois, qui sont lois humaines, et non purement conceptuelles. Écoutons-les : « Empiriquement, nous ne connaissons que la nature blessée par le péché (…) Si l’on peut qualifier d’optimiste la vision chrétienne de l’histoire, il s’agit d’un optimisme tragique (…) L’échec, au moins relatif, est la loi de toute histoire, lieu de tant de défaites et où les victoires mêmes, toujours trop chèrement payées, restent toujours partielles et précaires. Cela, il faut savoir le regarder en face : pour n’être pas à son tour menacée de fadeur, la foi chrétienne doit avoir affronté cette vision sinistre, doit avoir senti l’aile affreuse du désespoir frôler son front. »
C’est là un appel à l’action, mais à une action lucide. « L’échec, au moins relatif, est la loi de toute histoire. » Faut-il pour autant tolérer qu’un homme nous reparle d’une stabilité que nous avions payée de notre dignité ? Faut-il pour autant accepter que les acteurs de notre servitude haussent à nouveau le ton ? Faut-il baisser les bras ? Non, et tout est là. Il dépend de nous de nous battre, même s’il ne dépend pas toujours de nous de réussir. Il dépend de nous de faire face à la situation que l’histoire nous propose. Telle est la réussite qui dépend de nous : notre fidélité.
« L’écart existera toujours entre ce que nous voulons être et ce que nous sommes restés, ou ce que nous sommes devenus (…) Nous retrouvons dans l’histoire collective la même expérience de l’échec que celle de la vie personnelle », constate encore Marrou. Mais pour ceux qui ont commémoré dimanche dernier la pâque du Christ, pour ceux qui la commémorent demain, pour ceux qui le font tous les dimanches, le secret de leur force, de leur élan, de leur endurance restera non la réussite temporelle, même si elle vient, mais la présence tangible, à leur côtés, du Christ ressuscité.
Avant son ascension, le Christ est apparu quarante jours durant à ses disciples. « Les quarante jours du Christ ressuscité appartiennent à son temps terrestre aussi bien qu’à son temps éternel », nous dit gravement le grand théologien Hans Urs Von Balthasar. « Cette temporalité est (…) le fondement durable de toute autre modalité de sa présence dans le temps. Par son ascension, il n’est devenu ni plus éloigné dans l’espace ni plus éloigné dans le temps. Il a intercalé les quarante jours pour montrer aux siens de la manière la plus tangible en quelle réalité il reste avec eux tous les jours, jusqu’à la fin du monde. » Voilà ce qui fonde notre constance.
Fady NOUN
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’est une fois de plus le spectacle de nos divisions que nous offrons, en célébrant Pâques à des dates différentes, ridiculisant notre foi aux yeux du monde, en ne parvenant pas à nous mettre d’accord sur une date commune pour célébrer cet événement unique dans l’histoire qu’est la résurrection du Christ. Et nous nous permettons, ensuite, de donner des leçons d’unité aux autres.
Certes, il y a de quoi être découragé. Pourtant, une vision authentiquement chrétienne de l’histoire devrait nous rendre plus sobres, même dans le découragement. La perfection n’est pas de ce monde, pas plus en matière religieuse que dans d’autres domaines, en particulier en politique.
Ce qui ne veut pas dire qu’il faut se contenter d’être médiocre, ni s’abandonner au cynisme. Il faut simplement observer les lois de...