Vieille comme le monde politique, l’histoire pourrait être débitée comme une fable. Deux pays, qui se livraient depuis longtemps au petit jeu des invectives, assorties de menaces, décident brusquement de passer à la vitesse supérieure. Ils optent donc, en raison sans doute d’une désespérante mithridatisation de l’opinion publique, pour la terreur nucléaire. Jusqu’au jour où – les Docteurs Folamour sont devenus bien timorés ces temps-ci – ils choisissent de dégonfler la baudruche, menacée de se transformer bien vite en passoire. Sage décision, dont on confie l’application aux Anglais, dont on sait depuis la bataille de Fontenoy qu’ils sont toujours prêts à tirer les premiers. C’est ainsi que Jack Straw a été chargé de vendre la mèche. Devant son homologue saoudien, le secrétaire au Foreign Office a estimé à Ryad que George Bush et Condoleezza Rice vont continuer de suivre la voie diplomatique sans pour autant renoncer aux autres options. En langage clair, cela signifie qu’il n’est plus question de frappe militaire américaine, ainsi que l’a confirmé Tony Blair. (« Il n’y aura pas d’invasion », a-t-il dit, lors de la séance de questions à la Chambre des Communes) lequel ne s’en déclare pas moins favorable à « un message de clarté et d’unité ».
Voici avancés les deux substantifs dont la communauté internationale a grandement besoin ces temps-ci. Les dirigeants américains répètent à l’envi qu’ils se sont armés de patience pour laisser médiateurs et négociateurs tenter de désamorcer la crise. Mais comme on ne saurait agiter la carotte sans brandir le bâton, ils rappellent aussitôt que d’autres recours continuent d’être envisagés. Du coup, on choisit à Téhéran d’observer un silence de bon aloi, comme il sied à des dirigeants qui estiment avoir déjà mis l’adversaire en position d’échec au roi, sinon d’échec et mat. Un jour, pas si lointain, l’Occident se penchera sur ce cas d’école que constitue l’impasse dans laquelle ses dirigeants se sont engouffrés, se laissant enfermer dans une alternative aux deux termes également désagréables : soit lâcher les bombardiers sur les sites nucléaires de la République islamique , soit fermer l’œil sur la poursuite d’un programme qui donne des sueurs froides au Moyen-Orient tout entier.
Le choix du recours à la force ouvre des perspectives guère réjouissantes. Le magazine New Yorker et le quotidien Washington Post, sous la signature de Seymour Hersh, y ont fait allusion, s’attirant une pluie de démentis officiels qui se voulaient convaincants. Deux anciens membres du Conseil national de sécurité viennent d’énumérer certains des risques probables. Ainsi, l’escalade, dès le lendemain des raids US, se traduirait côté iranien par des attaques contre les installations pétrolières et même des tankers dans le Golfe, une série d’opérations terroristes contre des cibles américaines, enfin l’ouverture des portes de l’enfer irakien. C’est la possibilité d’un tel chaos qui fait dire à certains que les États-Unis sont aujourd’hui partagés, comme au plus fort de la guerre du Vietnam, entre la colère et le désespoir. La principale représentante démocrate au sein de la commission sénatoriale d’espionnage, qui avait demandé à être briefée sur les informations en possession des services spécialisés et sur le degré de préparation des plans d’urgence, est sortie atterrée de ses réunions. Les éléments en notre possession, a-t-elle confié à ses collègues, sont incomplets quand, plus grave, il ne s’agit pas carrément de désinformation. Le syndrome irakien est encore là, combien vivace, dans toutes les mémoires.
Pour ajouter à la confusion ambiante, les réunions que tiennent sans discontinuer, depuis le début de la semaine à Moscou, les représentants des cinq membres permanents du Conseil de sécurité puis les directeurs politiques des pays du G8 laissent la pénible impression d’une profonde division des rangs, un semblant d’accord ne se faisant que sur la nécessité – belle unanimité, en vérité – « de réclamer à l’Iran des mesures constructives et urgentes en réponse aux décisions du Conseil des gouverneurs de l’AIEA ».
À Qom, les mollahs auraient tort de croire à la fin du cyclone quand la Maison-Blanche prépare sa parade à l’humiliation. La toute nouvelle section des affaires iraniennes au sein du département d’État élabore d’arrache-pied un programme prévoyant un bouleversement de la vie politique dans le pays. Sept millions de dollars sont consacrés à cette fin, le chiffre devant passer bientôt à 85 millions pour des bourses d’études, des échanges culturels, des émissions de radio et de télévision, bref un arsenal propre, espèrent ces incorrigibles optimistes que sont les Yankees, à modifier l’approche qu’ont les Iraniens de la res publique. Pour peu que les uns et les autres oublient que New Gingrich, alors speaker de la Chambre des représentants, et la CIA disposaient d’un budget de 18 millions pour renverser le régime théocratique. Mais cela, c’était en 1996…
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Vieille comme le monde politique, l’histoire pourrait être débitée comme une fable. Deux pays, qui se livraient depuis longtemps au petit jeu des invectives, assorties de menaces, décident brusquement de passer à la vitesse supérieure. Ils optent donc, en raison sans doute d’une désespérante mithridatisation de l’opinion publique, pour la terreur nucléaire. Jusqu’au jour où – les Docteurs Folamour sont devenus bien timorés ces temps-ci – ils choisissent de dégonfler la baudruche, menacée de se transformer bien vite en passoire. Sage décision, dont on confie l’application aux Anglais, dont on sait depuis la bataille de Fontenoy qu’ils sont toujours prêts à tirer les premiers. C’est ainsi que Jack Straw a été chargé de vendre la mèche. Devant son homologue saoudien, le secrétaire au Foreign Office a...