Le Liban, c’est bien connu hélas, est le lieu où cette région tout entière a pris la fâcheuse habitude d’accoucher de ses crises. Ce qu’on ne savait pas, c’est qu’il est dans notre pays des hommes normalement constitués qui, néanmoins, accouchent tout court. On a bien lu, qui accouchent de charmants petits Libanais. Et qui pour leur peine perçoivent, grâce à d’agissantes complicités, les allocations de maternité prévues, lors de telles et heureuses occasions, par la Sécurité sociale. Laquelle Sécurité, saignée à blanc par les arnaqueurs, n’est évidemment plus en mesure de fournir ses prestations à ceux qui y ont droit, les cotisants.
La situation n’est guère moins scandaleuse dans de nombreux autres départements. Comme la nature en effet, l’administration a horreur du vide : quand conscience et surveillance font simultanément défaut, la pourriture va se nicher partout. Qu’en serait-il dès lors, quand ces très théoriques serviteurs de l’État sont pratiquement intouchables, car bénéficiant de la protection des puissants ?
Ce n’est pas faire insulte aux fonctionnaires compétents et honnêtes (car il en existe, heureusement) que de le constater : au fil des décennies, les services publics sont devenus de pléthoriques centres d’accueil où les zaïms, qui n’ont pas toujours les mains propres eux-mêmes, entassent à qui mieux mieux partisans, électeurs et autres obligés. Pour aboutir dans des délais raisonnables, la plus innocente des formalités peut souvent requérir le versement d’un extra plus ou moins consistant : là plus qu’ailleurs, le temps c’est de l’argent. Et il en est de même pour les démarches moins innocentes, comme d’obtenir un permis de conduire sans même avoir à se présenter devant l’examinateur. Ou bien alors de se faire rembourser une opération à cœur ouvert que l’on n’a jamais subie en se référant, comble d’impudence, à des officines hospitalières même pas équipées pour ce genre d’intervention.
Comble d’ironie cette fois, la corruption n’a jamais été plus grave, plus étendue, plus insolemment déclarée (et même institutionnalisée, allais-je écrire) que lorsque la gravité du moment commandait, au contraire, un surcroît de moralité publique. Comme dans toutes les guerres en effet, il y avait eu les riches de guerre ; plus rapaces toutefois – et encore mieux servis – auront été les riches de l’après-guerre. On a bien tiré sur les ambulances, alors rien n’empêche de dévaliser les grands blessés. Car c’est un État convalescent, un État s’appuyant encore sur ses béquilles que les dirigeants de l’après-Taëf ont mis en coupe réglée. Pour salutaire qu’elle ait été, la reconstruction, rackettée de toutes parts, a bétonné aussi bien des fortunes illicites, tant syriennes que locales. Des milliards de dollars ont été engloutis dans la réfection d’un réseau électrique demeuré déficient. On s’est partagé – pas toujours à l’amiable – de juteux territoires : importation de fuel, téléphonie mobile, soutien à la population du Sud, indemnisation des déplacés, et l’on en passe.
C’est dire que les protagonistes de l’après-guerre ont effroyablement raté la reconstruction, la vraie : non point celle des murs de pierre, mais de l’État et de ses institutions, à commencer par celles dévolues aux intérêts et besoins des gens. Le personnel politique s’est notablement élargi depuis ; mais même un événement aussi considérable que le départ des troupes syriennes est loin d’avoir produit une vision commune du Liban nouveau. Mais faut-il nécessairement qu’une paix idyllique règne enfin au Proche-Orient, que la Syrie se décide à se comporter en bon voisin et que les Israéliens évacuent le saillant des fermes de Chebaa pour que fonctionnent les services, que passe le courant électrique, que coule l’eau dans les robinets, que l’on se préoccupe de la sécurité routière, que l’on entreprenne de donner son dû au citoyen ?
Lors du dernier Conseil des ministres, on s’est armé de balais, on s’est promis de faire le ménage, de faire appel à des audits étrangers. C’est formidable, et même inespéré. Mais on n’aura pas fait grand-chose en réalité si les divisions entre Libanais – celles-là mêmes que dénonçait vigoureusement hier, dans son message pascal, le patriarche maronite – viennent une fois de plus contrecarrer, sinon torpiller, toute velléité de réforme.
La corruption est un phénomène planétaire, c’est vrai, et même les grandes démocraties en souffrent parfois. Elle fait partie de nos traditions, c’est encore vrai. Le pire cependant, c’est quand elle est pratiquée au nom des intérêts et privilèges du leader, du clan, de la communauté : de simplement génétique, elle devient alors désastreusement, irrémédiablement structurelle.
Issa GORAIEB
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