Quinzième semaine de 2006.
Il est des périodes plus propices que d’autres aux énigmes, rébus, charades et autres devinettes. Ces journées interminables d’ennui qui se suivent, se ressemblent, se superposent, ces semaines qui finissent par se confondre tellement il ne se passe rien alors que cela devrait jaillir de partout, ont ceci de bon qu’elles permettent très facilement de (se) poser des questions aussi essentielles que : qu’est-ce qu’il boit au petit déjeuner ? Plutôt croissant au beurre ou knéfé au fromage ? Est-ce qu’il a un lit double ou un lit simple dans sa chambre, dans son bunker metniote ? Qu’est-ce qu’il lit le soir avant de s’endormir ? Des biographies ? Des romans d’espionnage ? Des essais ? Marguerite Yourcenar ? Blake et Mortimer ? Est-ce qu’il fait son su-do-ku, ses mots croisés avec un crayon mine ou un Bic ? Est-ce qu’il dévore Elle en cachette ? Est-ce qu’il a Brel, Adamo et Annie Cordy dans son i-pod ? Ou Verdi ? Sa fleur préférée, c’est la violette ? La pâle, la discrète et l’onéreuse orchidée ? Est-ce qu’il met une perruque, de fausses moustaches, des lunettes noires et va faire ses courses à l’ABC, se bourrer de pop-corn en regardant le dernier Woody Allen ou les très instinctives Sharon Stone et Charlotte Rampling, acheter des cadeaux à sa femme ? Est-ce qu’il se fait livrer des sushis un soir de pluie ? Est-ce qu’il lui arrive de prendre sa voiture lorsqu’il est énervé, stressé, et d’aller faire plusieurs fois l’autoroute Beyrouth-Batroun dans les deux sens ? Des questions aussi importantes – et, dans tous les cas, plus faciles à élucider – que : qu’est-ce qu’il est allé faire à New York ? Jauger l’état d’un éventuel et encore très hypothétique arrangement américano-iranien ? Est-ce qu’il a été à Damas ? Si oui, y a-t-il été reçu par ce bon docteur Bachar ? Si oui, est-ce que le président syrien a condescendu à répondre à ses questions ? Ou bien les deux hommes ont évoqué la situation régionale à la lumière des derniers développements ? Si non, qu’est-ce qu’il compte faire, maintenant, pour prouver que 1+1=2, que le régime syrien est impliqué, d’une façon ou d’une autre, dans l’assassinat de Rafic Hariri ? L’enfermer dans les donjons de Koraytem jusqu’à ce qu’il avoue ? Attendre la dernière trouvaille d’Ahmadinejad ? La énième sortie de Condoleezza Rice ? Les euphémismes de Terjé Roed-Larsen ? Les conseils illuminés de Charles Rizk ou de Saïd Mirza ? Et s’il avait déjà les aveux complets, avec éléments indiscutables à l’appui, des quatre ex-généraux ? Ou un lapin du chapeau qu’il entend bien exhiber au dernier moment, en cas d’entêtement syrien ? Est-ce qu’il va tenir jusqu’au bout contre toute velléité de deal, si jamais deal il y a ?
Serge Brammertz est une monumentale énigme. Un Hercule Poirot qui aurait décidé de la jouer only Garbo. Ne jamais rien livrer. Ne jamais rien laisser deviner. Entretenir, en permanence chez l’autre, ce mélange agaçant et rassurant à la fois de mystère, de doutes et d’impatience. Cultiver l’ambiguïté. Allumer, même faiblement, toutes les pistes. Est-il ce redoutable professionnel qui sait que tout est question de timing, ce roi de la mise en scène qui a clairement compris que pour travailler heureux, il faut travailler caché ? Il en a tout l’air. Sauf qu’il devrait savoir, mieux que les autres, que tout est dosage ; savoir à quel point les Libanais lui seraient reconnaissants s’il leur donnait juste un petit quelque chose de consistant, de croustillant, de conséquent, à se mettre sous la dent. D’encourageant.
Surtout en ces temps de mortel ennui où tout est si morose, si plat. Un vrai désert des Tartares. Mais il est de ces périodes, plus que d’autres, merveilleusement propices aux… révélations. La vie de Serge Brammertz à Monteverde ne doit pas être particulièrement folichonne. Qu’il revienne donc de New York ce week-end et fasse un tour, cela se termine dimanche à moins d’une heureuse rallonge, du côté d’al-Madina. Sur la scène duquel se joue un bonheur de pièce : Haké Neswén. Avec ses imperfections et ses inégalités, elle est plus percutante, plus efficace, plus émouvante et plus nécessaire que toutes les tables rondes de la place de l’Étoile ou tous les cours d’éducation civique. Dans un pays où l’État de droit est une hilarante utopie, la parité hommes-femmes, avec tout ce qu’elle comporte comme urgences, reste encore, souvent, un interminable éclat de rire. Les monologues mi-suppliants, mi-atomiques de ces quatre femmes ultravaginales sont sans doute l’une des plus magistrales leçons d’acceptation de l’autre, de tolérance, de liberté d’expression, de démocratie citoyenne, d’équité pour tous et de fraîcheur, vues et entendues ici depuis des siècles.
Sex is politics. Éminemment.
Ziyad MAKHOUL
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