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Actualités - Opinion

LE POINT Comment rater une révolution

Y a-t-il vraiment tempête à l’échelle d’un pays tout entier ou bien ne soufflent-ils, ces vents, que dans un verre d’eau ? Il y a lieu de se poser la question à l’heure où la rue, ces temps-ci, est livrée aux casseurs, et où lycéens et étudiants veulent croire qu’il est encore possible, dans le monde de 2006, d’entonner La Carmagnole en se donnant l’illusion d’être en train de changer le monde simplement parce qu’ils ont envie de flanquer un bon coup de pied festif dans la fourmilière de l’ordre établi. Bien sûr que dans l’âme de tout être humain, il y a un Marseillais qui sommeille, ne demandant qu’à refaire à son auditoire le coup de la baleine sur la Canebière. Bien sûr aussi que la presse joue son rôle qui consiste à « couvrir », en les gonflant, les événements. Bien sûr enfin que la peur est un mal hautement contagieux, surtout à quelques mois d’une année électorale qui s’annonce riche en rebondissements. Mais tout de même… On ne va pas crier à la fin du monde parce que les jeunes sont en colère, leurs aînés inquiets et les responsables, ces champions du faux pas érigé en système de gouvernement, paniqués à l’idée de perdre leurs maroquins Dans les rues de Rennes, des opposants au Contrat première embauche ont défilé l’autre jour, déguisés en CRS et colliers de fleurs autour du cou, en brandissant un immense calicot portant un seul mot : « Révolution ». Pour autant, ce n’est pas demain que la Bastille va être occupée ni que l’on dressera la guillotine. D’ailleurs, il y a longtemps que l’on a raccourci le boulanger, la boulangère et le petit mitron. Le rectorat de Paris a fait entendre la voix de la raison en calculant que 400 « bloqueurs » empêchent 80 000 étudiants, sur un total de 300 000, d’assister aux cours. De leur côté, les journalistes étrangers peuvent témoigner – d’ailleurs, ils ne se font pas faute de le faire – de la santé de fer du CAC, même s’il donne l’impression par moments d’avoir le hoquet, de l’excellent taux de remplissage des hôtels, cafés et restaurants, du bon fonctionnement des services publics. Mais si le printemps de 68 est loin derrière nous, le non-événement que représente la crise actuelle constitue un prétexte tout indiqué pour procéder à l’examen de ce qui doit être amendé, pour peu que la France veuille aborder, avec des chances de réussite, l’examen de passage à une mondialisation appelée à marquer de façon indélébile le XXIe siècle. En définitive, c’est bien de cela qu’il s’agit et non pas, comme veut le faire accroire Laurent Fabius, d’un « système institutionnel fourbu ». Un œil fixé sur l’Élysée et l’autre sur l’appareil du Parti socialiste, l’ancien Premier ministre de François Mitterrand parle aussi d’une « dévalorisation de la fonction présidentielle elle-même et de la loi » avant d’évoquer, un tantinet mieux inspiré, une crise de régime, autrement dit une atmosphère de fin de règne. Il suffit pour s’en convaincre de voir comment on s’y est pris pour aborder le dossier social. Le texte de la première embauche a été élaboré, approuvé, soumis au Conseil constitutionnel, enfin publié au Journal officiel, après quoi des négociations ont été ouvertes avec les parties intéressées. Avouons que, pour ce qui est de la procédure, il y a là de quoi provoquer pas mal de froncements de sourcils. Pour le reste, c’est-à-dire l’essentiel de ce qui préoccupe depuis plus de deux mois la droite et la gauche, les syndicats et les jeunes, ils sont de plus en plus tentés de dire tout – ou presque –, même si c’est avec quelque retard. La présidente du Medef, Laurence Parisot, a le courage d’asséner à ses concitoyens qu’il existe « un lien entre chômage élevé et rigidité du travail ». Le président de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris, Pierre Simon, ne dit pas autre chose quand il affirme : « L’excès de sécurité (dans l’emploi) tue la sécurité. » Il importerait toutefois de ne pas trop compter sur Arlette Laguiller et Olivier Besancenot pour faire chorus à ces deux voix. Les origines du mal se perdant dans la nuit des temps, il est impossible de désigner les coupables tant ils sont nombreux et reflètent toutes les palettes du stroboscope politique. Voilà pourquoi il serait injuste de tomber sur ce pauvre de Villepin, martyr de la réforme au bout de dix mois passés à Matignon et finalement victime tout autant de son impétuosité que de sa hâte à vouloir doubler sur le fil d’arrivée son adversaire intime, Nicolas Sarkozy. Tout cela étant reconnu, force est de convenir qu’aujourd’hui, la France est malade de la trop grande diversité de ses fromages, certes, mais aussi du trop grand nombre de fromagistes. D’où l’incertitude sur l’issue de la crise sociale, venue aggraver le blocage politique en compliquant la tâche des candidats à la succession de Jacques Chirac. Un quotidien américain vient de se pencher sur la dernière en date des manifestations d’un mal général typiquement hexagonal et de tenter de rechercher le qualificatif qu’il conviendrait de lui accoler. Il croit avoir trouvé : abracadabrantesque, un mot créé en 1 871 par Arthur Rimbaud. Ce qui reviendrait en somme à reconnaître que les poètes savent à l’occasion être mieux inspirés que les dirigeants. Encore une forme de l’exception française… Christian MERVILLE
Y a-t-il vraiment tempête à l’échelle d’un pays tout entier ou bien ne soufflent-ils, ces vents, que dans un verre d’eau ? Il y a lieu de se poser la question à l’heure où la rue, ces temps-ci, est livrée aux casseurs, et où lycéens et étudiants veulent croire qu’il est encore possible, dans le monde de 2006, d’entonner La Carmagnole en se donnant l’illusion d’être en train de changer le monde simplement parce qu’ils ont envie de flanquer un bon coup de pied festif dans la fourmilière de l’ordre établi. Bien sûr que dans l’âme de tout être humain, il y a un Marseillais qui sommeille, ne demandant qu’à refaire à son auditoire le coup de la baleine sur la Canebière. Bien sûr aussi que la presse joue son rôle qui consiste à « couvrir », en les gonflant, les événements. Bien sûr enfin que la...