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Linge fin

Étrange pays en vérité que le nôtre, minuscule territoire comblé par la nature mais que poursuit cette double malédiction : une hérédité politique qui ne sait produire que l’éparpillement et les tenaces menées de ses voisins. S’étonnera-t-on dès lors qu’avec un tel bagage, rien ne peut jamais se passer sur cette terre comme cela arrive partout ailleurs ? Et le fameux miracle libanais qui, dans ses beaux jours, nous valut l’admiration du monde entier, ne pousse-t-il pas désormais la plaisanterie un peu trop loin ? Depuis plus d’un an c’est une situation extraordinaire, unique, paradoxale, en un mot loufoque que nous vivons en effet. Et ce n’est là que façon de parler. Car c’est bien de la terreur et de la mort qu’est née l’intifada pour l’indépendance ; c’est son usage abusif, pathologique – et finalement suicidaire – de la répression violente qui aura perdu une tutelle syrienne tenue jadis pour indéracinable. Nous voilà incapables cependant d’aborder de concert le processus de résurrection, de reconstitution d’un État plus fort car mieux armé pour faire pièce à la subversion étrangère : d’un État plus juste aussi, car davantage conscient des aspirations et besoins des citoyens. Des martyrs sont tombés, la planète s’en est émue au plus haut point, le peuple a secoué ses chaînes et… et puis rien. On continue de tourner en rond, et cela n’a jamais été plus évident que durant la semaine écoulée où l’on a vu imploser ce monstrueux conglomérat de contradictions qu’il est convenu d’appeler le pouvoir. Déballer le linge sale, cela peut avoir du bon pourtant : bien souvent, c’est un moyen plus énergique que d’autres de faire, à l’arrivée, plus propre. Pas sous notre beau soleil toutefois qui, non content d’échauffer dangereusement les esprits, jette une cruelle lumière sur ce minimonde à l’envers qui est le nôtre. Voilà bien en effet, d’un côté, un président de la République à la légitimité en ruines, perçu comme une survivance de l’ère syrienne, un président de blocage en somme, mais un président qui, jusqu’à nouvel ordre, s’avère indéboulonnable, faute d’entente sur la succession. Et en face, une majorité parlementaire qualifiée tantôt de provisoire et tantôt de fictive et qui, de fait, est tout aussi impuissante à gouverner véritablement. Mais revenons à nos problèmes de buanderie. Lors du déballage public du sommet de Khartoum, on a vu avec stupeur Émile Lahoud, harcelé chez lui mais soutenu par la grande confrérie des potentats arabes – irréductiblement jaloux en effet de leurs privilèges et immunités de caste –, s’imposer sans peine face à Fouad Siniora ; qui incarnait seulement, lui, la volonté populaire. Cela dit, fallait-il absolument que le chef du gouvernement se rende en délégation indépendante au sommet, ce qui ne lui assurait qu’une position du deuxième rang à ces assises groupant, par définition, les rois et chefs d’État ? Était-il judicieux de prêter de la sorte le flanc à l’estocade présidentielle, portée lors du débat sur le Hezbollah (puis à l’admonestation de Nabih Berry, assénée en plein Parlement), alors qu’il eut suffi au gouvernement d’exprimer toutes les réserves du monde sur la recommandation litigieuse du sommet : laquelle n’est après tout qu’une recommandation, qui vaut ce que valent toutes les recommandations des sommets arabes ? Car il avait mille fois raison sur le fond, Siniora, pour qui la résistance – et aussi le prix parfois exorbitant qu’elle implique ! – est l’affaire non point seulement du peuple, mais aussi, mais surtout d’un État digne de ce nom. Toujours est-il que c’est un déballage plus public encore que celui de Khartoum, car immortalisé hors programme celui-là par les caméras de télévision, qui a marqué le Conseil des ministres de jeudi. Le chef de l’État chapitré par un ministre résolu à redonner tout son lustre à Siniora après sa hasardeuse équipée soudanaise ; un président de la République sortant de ses gonds sous le feu roulant des critiques et parlant d’émietter un autre ministre, lequel décide aussitôt de porter plainte pour menaces de mort caractérisées ; et pour couronner l’hallucinante scène, une majorité théoriquement maîtresse de la place mais qui boycotte la séance, issue de secours que l’on croyait réservée à la fraction minoritaire et prosyrienne du gouvernement. Le plus phénoménal, c’est que le dialogue national reprend comme prévu, et comme si de rien n’était, lundi prochain, et que le gouvernement va se remettre à siéger. C’est tant mieux bien sûr, même si les citoyens à l’abandon ne sont plus d’humeur, ni en état, de suivre les vaudevillesques péripéties de ce combat de coqs. Ingouvernable vraiment, le Liban ? Sans doute, puisque même les occupations les plus musclées s’y sont cassé les dents. On se console comme on peut. Issa GORAIEB
Étrange pays en vérité que le nôtre, minuscule territoire comblé par la nature mais que poursuit cette double malédiction : une hérédité politique qui ne sait produire que l’éparpillement et les tenaces menées de ses voisins. S’étonnera-t-on dès lors qu’avec un tel bagage, rien ne peut jamais se passer sur cette terre comme cela arrive partout ailleurs ? Et le fameux miracle libanais qui, dans ses beaux jours, nous valut l’admiration du monde entier, ne pousse-t-il pas désormais la plaisanterie un peu trop loin ?
Depuis plus d’un an c’est une situation extraordinaire, unique, paradoxale, en un mot loufoque que nous vivons en effet. Et ce n’est là que façon de parler. Car c’est bien de la terreur et de la mort qu’est née l’intifada pour l’indépendance ; c’est son usage abusif, pathologique – et...