Lors d’une conférence de presse conjointe avec son homologue australien John Howard, le Premier ministre britannique Tony Blair a lâché une de ces petites phrases qui font bondir. Tout en reconnaissant que la situation sécuritaire en Irak est « très, très difficile », cet allié de George Bush a affirmé que la situation politique en Irak était « stimulante ».
Stimulante… Selon la définition du Larousse, est stimulant ce qui est de nature à donner du courage à quelqu’un, à accroître son ardeur, son activité physique et intellectuelle.
En juillet 2003, quelques mois après la chute du régime de Saddam Hussein, j’ai pu constater, lors d’une visite à Bagdad, une légère brise de nature « stimulante ». Les intellectuels analysaient la situation et son développement, les chiites sentaient qu’enfin, ils pourraient retrouver un rôle sur l’échiquier politique, des syndicats étaient créés, de nouveaux partis politiques apparaissaient, des journaux et magazines voyaient le jour chaque semaine. Nous étions au début d’une nouvelle ère, les Irakiens avaient encore espoir que, passés les ratés du démarrage, la situation allait s’améliorer.
Trois ans plus tard, le constat est, n’en déplaise à M. Blair, plutôt sombre. Avant de faire des déclarations à l’emporte-pièce, le locataire du 10 Downing Street devrait prendre le temps d’écouter les journalistes qui multiplient les allers-retours en Irak depuis mars 2003. Ces hommes et femmes de terrain dressent le même constat à chacun de leurs retours de Bagdad : « Mon Dieu, cet endroit devient de plus en plus infernal. »
Le Premier ministre britannique devrait également écouter les journalistes irakiens. Ceux-là même qui offraient, en 2003, leurs services aux nouvelles parutions et qui, aujourd’hui, tentent simplement d’atteindre, sains et saufs, leur lieu de travail.
M. Blair devrait également, au lieu de se contenter d’écouter les analystes installés à Londres ou à Washington, lire les blogs, journaux intimes sur Internet, des Irakiens de l’intérieur. Son emploi du temps devant être particulièrement chargé, nous allons ici lui faciliter la tâche en lui rapportant quelques phrases tirées du carnet d’une Irakienne dont le pseudonyme est Riverbend.
À la mi-mars, cette jeune femme écrivait : « Le printemps devrait être le temps du renouveau et de la renaissance. Pour les Irakiens, le printemps n’est que le retour de souvenirs pénibles et la préparation à de nouveaux désastres. (…) Je ne pense pas que quelqu’un ait pu imaginer, il y a trois ans, que la situation puisse être si mauvaise aujourd’hui. Je suis si fatiguée, nous sommes tous si fatigués. Trois ans et nous avons encore moins d’électricité. La situation sécuritaire va de mal en pis. Le pays est au bord du chaos. L’évolution de la mentalité des gens, la rupture qui s’est installée au cœur même de notre pays, divisant la population, suscitent en nous une peur réelle. Il est décourageant d’entendre des personnes éduquées, civilisées, expliquer “que les sunnites sont comme ci”, “que les chiites sont comme ça ”… De voir des gens ramasser leurs affaires et déménager vers des “quartiers sunnites”, ou vers des “quartiers chiites”. (...) En trois ans, le cauchemar des bombes et de l’opération “choc et stupeur” (opération militaire américaine contre Bagdad en mars 2003, NDLR) a évolué en une autre sorte de cauchemar. La différence est qu’il y a trois ans, nous étions encore préoccupés par des questions matérielles : l’eau, l’électricité, le fuel… Il est difficile aujourd’hui de définir ce qui nous inquiète. Même les antiguerre les plus cyniques ne pouvaient imaginer que le pays irait si mal trois ans après la guerre… Que Dieu nous protège de la quatrième année. »
Quant à la situation politique, un rappel chronologique devrait résumer la situation. Les élections législatives ont eu lieu le 15 décembre 2005. Le 12 février, le Premier ministre chiite Jaafari est choisi comme candidat à sa propre succession. Le 2 mars, les sunnites et les Kurdes lancent une offensive politique contre cette reconduction. Le 16 mars, le nouveau Parlement irakien tient sa première séance. Jusqu’à aujourd’hui, soit trois mois après le scrutin, les tractations sur la formation d’un gouvernement d’union nationale sont dans une impasse totale. Et ce alors que les violences intercommunautaires ont atteint une ampleur inégalée.
« Stimulant », non ?
M. Blair, lors de votre prochaine visite-éclair en Irak, tentez une sortie hors de la zone verte ultraprotégée, tentez de parler avec des Irakiens et non uniquement avec des soldats britanniques. En un mot, reconnectez-vous, M. Blair, à la réalité irakienne, par respect pour ceux qui la subissent au quotidien.
Émilie SUEUR
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