On dit des Libanais qu’ils sont des commerçants-nés. De fait, notre génie du négoce, que la légende attribue à nos ascendances phéniciennes, est proprement proverbial, et d’innombrables success stories peuvent en témoigner. Que les affaires et la politique s’entendent à merveille au Liban est une autre, encore que moins flatteuse, évidence. Tout s’achète et tout se vend, il arrive même que l’on se vende, et pas nécessairement pour de l’argent ; car pour faire des heureux un peu partout, on n’a pas encore inventé mieux que ces échanges de bons procédés auxquels se livrent les puissants.
Mais où donc va-t-elle se nicher, cette belle sagacité, dès lors qu’il s’agit de l’intérêt du Liban, de tout le Liban et non plus de privilèges personnels, de communautés ou de clans ? Et pourquoi nos champions de marchands s’avèrent-ils être d’aussi piètres moissonneurs, s’en remettant toujours aux mains étrangères pour rafler la mise ?
Deux tiers de siècle après la première indépendance et presque un an après le départ des troupes syriennes – résultante inespérée d’une terrible catastrophe, l’assassinat de Rafic Hariri –, nous en sommes encore ainsi aux premiers rudiments de ce qu’il est convenu d’appeler dialogue national : celui-là même qui, dans les patries naissantes, sert à déterminer une fois pour toutes l’âme, la nature, la vocation et la forme de la terre où l’on aspire à vivre ensemble. Bien sûr, on parle, on parle depuis des semaines et c’est tant mieux. Le Liban est le seul endroit dans cette partie du monde où l’on discute au lieu de se battre, se réjouit d’ailleurs l’Union européenne. C’est bien la seule lueur d’espoir dans un environnement bien sombre, renchérit Terjé Roed-Larsen. Les prochaines semaines seront cruciales pour la suite des événements, a cependant averti l’envoyé de l’ONU : une façon comme une autre de rappeler que tout se tient, de l’Irak jusqu’à la Palestine. Et que la partie se joue, comme de coutume, dans la cour des grands.
C’est notamment vrai, en ce qui nous concerne, de ces deux casse-tête sur lesquels bute la conférence du dialogue national : la présidence Lahoud et le désarmement du Hezbollah. Il est devenu clair en effet que le chef de l’État ne quittera pas son poste sur une injonction du Parlement, la majorité requise étant en effet hors de portée. Il ne partira pas non plus sous l’effet d’une quelconque action populaire, désavouée d’avance par les instances spirituelles maronites et susceptible de provoquer, de surcroît, des manifestations contraires. Ne reste plus apparemment, dès lors, qu’une démission volontaire (et ce n’est là que façon de parler) du président ; or une telle démarche, seul son allié et tuteur, Bachar el-Assad, semble en mesure de la lui imposer. Quel prix en tirerait alors le raïs syrien, toute la question est là.
Plus tributaire encore des marchandages extralibanais est évidemment le problème du Hezbollah. En s’accordant sur la libanité des fermes de Chebaa, les congressistes du Parlement ont pratiquement entériné la poursuite de l’action armée face à Israël, pour le moins jusqu’à la restitution de ce territoire. Or rien ne permet d’affirmer que la Résistance islamique se satisferait d’un tel développement, que d’autres arguments ne seraient pas brandis à l’infini afin de pérpétuer la situation actuelle. Dès lors, voilà qu’entrent en jeu non plus la seule Syrie (qui a trouvé au Liban-Sud la parade à son long sommeil sur le front du Golan), mais un géant iranien autrement mieux équipé pour tenir tête à la superpuissance américaine : un géant qui, pour faire valoir son droit à l’énergie nucléaire, dispose de nombreux atouts et autres monnaies d’échange dont, précisément, le Hezbollah...
Ce scénario, celui d’un règlement global entre Washington et Téhéran, est moins délirant qu’il n’y paraît : militairement embourbés en Irak, les Américains ne le sont guère moins au plan politique. Et ils en viennent maintenant à requérir poliment la coopération de l’Iran – de l’Iran, on a bien lu – pour doter enfin ce pauvre pays d’un gouvernement d’union, seul moyen en effet de conjurer le spectre d’une guerre civile.
Et les Arabes dans tout cela ? Absents en Irak, absents en Palestine, ils ont trouvé moyen de faire de ces deux dossiers le thème officiel du prochain sommet de Khartoum. Le Liban – et plus précisément la question des relations libano-syriennes – est laissé aux tractations en coulisses. La pièce, on l’a maintes fois vue déjà. Donnons tout de même sa chance à quelque miraculeux coup de théâtre.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats On dit des Libanais qu’ils sont des commerçants-nés. De fait, notre génie du négoce, que la légende attribue à nos ascendances phéniciennes, est proprement proverbial, et d’innombrables success stories peuvent en témoigner. Que les affaires et la politique s’entendent à merveille au Liban est une autre, encore que moins flatteuse, évidence. Tout s’achète et tout se vend, il arrive même que l’on se vende, et pas nécessairement pour de l’argent ; car pour faire des heureux un peu partout, on n’a pas encore inventé mieux que ces échanges de bons procédés auxquels se livrent les puissants.
Mais où donc va-t-elle se nicher, cette belle sagacité, dès lors qu’il s’agit de l’intérêt du Liban, de tout le Liban et non plus de privilèges personnels, de communautés ou de clans ? Et pourquoi nos champions...