Lundi, le dialogue doit pénétrer dans le cercle d’un traitement déterminant de la question de la présidence de la République. Sujet qui passe en premier, selon l’agenda établi par le président Nabih Berry, au titre de la priorité accordée, selon ses termes, à la crise de pouvoir. Mais cette acception, dont conviennent tous les interlocuteurs, donne lieu à des interprétations contradictoires. Les forces du 14 Mars soutiennent en effet que le problème tient dans la présidence, qu’il faut le résoudre en s’entendant sur le successeur. Le camp du 8 Mars affirme pour sa part que la crise en question ne se limite pas à la présidence et englobe de nombreux autres points de friction. Ils citent par exemple la question récurrente d’un statut interne de fonctionnement pour le Conseil des ministres. Ou la cohérence, la cohésion ministérielle, dont l’absence avait été illustrée de belle manière par le retrait des ministres chiites, refusant de se solidariser avec le gouvernement dans sa réponse digne aux propos insultants adressés à son chef, par le président syrien Bachar el-Assad. Retrait réitéré, et prolongé, à la suite du litige sur la Cour internationale, au lendemain de l’assassinat de Gebran Tuéni. Ces ministres ont avancé comme prétexte que les questions n’étaient pas inscrites à l’ordre du jour et n’avaient pas fait l’objet de concertations préalables. Toujours dans le même cadre, les ministres chiites veulent qu’il y ait entente préalable sur l’ordre du jour et rejettent la procédure de vote en Conseil des ministres. Plus exactement, ils demandent l’élargissement des thèmes pour lesquels un consensus est requis. Leur bouderie a paralysé l’État et causé des préjudices au pays.
Aujourd’hui, le différend sur le concept de crise de pouvoir entretient le blocage. D’autant qu’il n’y a pas, ou pas encore, de mot d’ordre encourageant les partisans du régime à renoncer à soutenir le locataire de Baabda, après accord sur son remplaçant. La sémantique va donc être à l’honneur, lors de la reprise de lundi. En arrière-plan, de toute évidence, les relations libano-syriennes, qui ne se décantent toujours pas. On se trouve en effet dans une sorte de période intermédiaire entre l’hostilité et le rabibochage. Les Libanais ont décidé en effet, tous ensemble, d’aller vers une sorte de détente, en cessant de lier ces rapports à la question de l’enquête et en mettant une sourdine à la guerre médiatique. Mais, jusqu’à présent, et en attendant de voir ce que Hosni Moubarak et Abdallah d’Arabie saoudite vont pouvoir faire, il n’y a pas de signe de détente de la part de Damas. Au contraire même, ses alliés sur place se livrent à des surenchères virulentes. La visibilité n’est pas bonne, à preuve que selon une source politique informée, qui se trouve à l’étranger, l’on ne sait pas si Abdallah va visiter Damas ou s’il va se contenter de parler avec Assad à Khartoum. En tout cas, les propos tenus par Chareh à Charm el-Cheikh ne sont pas encourageants.
En pratique, cette attitude syrienne jette un voile, un écran de fumée sur le dialogue intérieur, en ce qui concerne la présidence. La tendance recherchée par les manœuvres dilatoires des partisans du 8 Mars étant de faire en sorte que cette question constitue le point d’orgue, l’aboutissement de tout le dialogue. Donc qu’elle ne soit réglée qu’après l’affaire de l’armement de la Résistance, autre plat au menu. C’est pour cela d’ailleurs, pour gagner (ou perdre) du temps, que le camp du 8 Mars et ses alliés proposent des rajouts importants à l’ordre du jour, comme l’étude du plan de redressement économique ou la loi électorale.
En face, on s’accroche à l’agenda et l’on s’efforce d’obtenir que le dialogue discute des critères de sélection pour la succession. Paradoxalement, Berry rejette de son côté l’armement de la Résistance au second plan, mais au titre que cet armement reste de mise (il l’a répété trois fois), maintenant que l’on s’est accordé sur la libanité de Chebaa. Toujours est-il que l’on envisage de régler la question, après la libération de l’enclave toutefois, dans le cadre d’une stratégie de défense nationale globale. Une intégration de la Résistance dans la légalité étatique, en somme. Le Hezbollah continue à certifier que son armement est pour la défense du Liban et ne se trouve pas dirigé vers l’intérieur. De plus, le volet a une connotation régionale élargie. En conséquence, les interlocuteurs vont laisser de côté ce dossier et traiter de la présidentielle.
Jusqu’à présent, le camp du 8 Mars a décroché, si l’on peut dire, la libanité de Chebaa et le gel du problème de l’armement. Il a aussi marqué des points dans la présidentielle, en rendant le changement ardu, et cela avec le concours des aounistes. Ce camp est puissamment aidé par le fait patent qu’il n’y a pas de quorum suffisant (il faut les deux tiers) pour une séance abrégeant le mandat de Lahoud et élisant un successeur.
Pour accélérer le mouvement, soutiennent plusieurs professionnels, il faut un coup de pouce arabe. L’on attend donc Khartoum. L’avantage reste, répétons-le, au camp du 8 Mars, qui pose un veto efficient aux candidats issus du 14 Mars et propose un centriste indépendant comme choix de consensus. Un président qui ne serait pas de défi et dont l’élection ne ferait ni vainqueur ni vaincu. Il n’est pas certain toutefois que cette option soit favorable aux aounistes.
Philippe ABI-AKL
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