En mal d’ennemis jurés, George W. Bush avait classé la République islamique – avec la Corée du Nord, la Chine, la Syrie et la Libye – sous l’étiquette de l’« axe du mal ». Quant à l’ayatollah ruhollah Khomeyni, il avait décrété une fois pour toutes que les États-Unis étaient « le Grand Satan » avec lequel, sous aucun prétexte, il ne saurait être question de négocier. C’est dire si l’annonce qui vient d’être faite d’un dialogue prochain entre les deux pays a fait grand bruit dans un univers, celui de la politique internationale, pourtant habitué aux séismes d’une magnitude supérieure à 7 degrés. Et les intéressés ont beau répéter qu’il s’agira uniquement du dossier irakien, leur insistance même à préciser ce point de détail provoque quelques ironiques froncements de sourcils et suscite une kyrielle d’interrogations.
En dépit de rares contacts, à propos de l’Afghanistan notamment, la guerre froide entre les deux pays se poursuit depuis près de vingt-cinq ans, culminant ces derniers temps avec la réactivation des dossiers du nucléaire et du terrorisme international. À croire que les intéressés ont sciemment cherché, à travers ces deux thèmes, à aiguiller leurs rapports sur la question, combien brûlante, de l’Irak. Et par la même occasion, à atténuer l’acuité des multiples problèmes auxquels ils se trouvent confrontés sur le plan intérieur. On ne le répétera jamais assez : à moins de huit mois des « mid term elections », la Maison-Blanche se trouve mal préparée pour sortir de tous les guêpiers dans lesquels elle s’est maladroitement fourrée, qu’il s’agisse de l’aventure mésopotamienne, du programme nucléaire iranien ou de la gestion des ports US, sans parler d’une économie qui présente des signes avant-coureurs d’asthme chronique, de la flambée des cours du pétrole, de la manière dont les secours ont été (dés)organisés après le passage du cyclone Katrina, d’un social qui est en train de déboucher droit sur une paupérisation galopante d’une frange importante de la population…
À Téhéran, on n’est pas logé à meilleure enseigne. Contrairement à ce que cherche à faire accroire le régime, Mahmoud Ahmadinejad n’a pas été porté à la présidence de la République par les millions de voix qu’un peu trop généreusement on lui attribue mais parce que le bon peuple, coincé dans un choix qu’il refusait, a préféré s’abstenir, laissant la voie libre devant le candidat des mollahs, finalement élu grâce aux suffrages de 34 % des votants. Encore l’ancien maire de la capitale ne jouit-il pas de l’entière confiance de ses mentors, eux-mêmes divisés sur les grandes options du régime et se surveillant mutuellement au point d’en arriver à faire du surplace tels ces acteurs qui cherchent à donner sur scène l’illusion de marcher. Quant à l’arme du pétrole, on sait depuis longtemps qu’elle est à double tranchant, valable tout autant pour le client que pour le fournisseur. Si le monde, surtout le géant chinois et ce Japon qui se réveille enfin de sa stagflation, ont besoin du précieux carburant pour faire tourner leurs usines, l’Iran, quatrième exportateur mondial, ne peut se passer des pétrodollars pour moderniser ses raffineries et lutter contre un chômage qui atteint près du cinquième de sa classe active, constituée principalement de jeunes de plus en plus attirés par la « way of life » occidentale.
Les points forts des religieux tapis à l’ombre de Ali Khamenei, c’est dans la région du Proche-Orient qu’il faut les chercher. À Bagdad pour commencer, où leur homme, Ibrahim al-Jaafari, tente depuis des semaines de former un gouvernement d’union nationale, avec la bénédiction tacite, semble-t-il, de l’ayatollah Sistani, et celle, plus ouvertement déclarée, du leader chiite Abdel-Aziz Hakim. Les autres atouts, on les trouve aussi en Palestine, où les intégristes du Hamas, depuis les élections législatives du 25 janvier dernier, ont le contrôle et du Parlement et du gouvernement ; au Liban encore, avec la solide implantation du Hezbollah, et jusque dans certains pays où le retour en force des radicaux est, au fil des jours, de plus en plus évident.
Le porte-parole de la Maison-Blanche, Scott McClellan, a beau répéter, tout comme Condoleezza Rice, que les pourparlers à venir sont la preuve que les Iraniens « commencent à écouter » (la voix de la raison), ces derniers ont beau insister, de leur côté, sur le fait que les discussions vont porter « uniquement » sur l’avenir de l’Irak, nul n’est dupe de ce double, et bien commode, écran de fumée : que l’on en vienne ou non à aborder, dans une phase ultérieure, le lourd contentieux de l’enrichissement de l’uranium ne changera rien au fait que les ennemis d’hier vont s’asseoir à la table des négociations.
Contre une telle évidence appelée à être lourde de conséquences, tous les Dick Cheney de Washington, tous les Mohammad Taki Mesbah-Yazdi ne pourront rien.
Christian MERVILLE
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