« L’essentiel, c’est que les Libanais s’entendent entre eux et récusent la violence et la discorde. » C’est bien gentil de penser à quelques mots d’encouragement, surtout en ce moment ; mais ces mots-là, les Libanais les auraient attendus – et salués – s’ils avaient été adressés par un quelconque dirigeant étranger, ou un Kofi Annan, ou même un abbé Pierre. Mais pas par celui qui continue à vouloir occuper le palais présidentiel contre vents et marées simplement parce que Bachar el-Assad a obligé feu Rafic Hariri à voter pour la prorogation de son mandat. Peu importe : tout arrive à point à qui sait attendre, et aux propos martiens du chef de l’État qui s’est carrément fait remplacer, depuis le début de ce dialogue, ni moins ni plus par Nabih Berry, les Libanais préféreront, dans le désordre et entre autres : « Il ne s’agit pas d’une grande percée, mais d’un pas en avant » (Geagea) ; « Il n’y a ni vainqueur ni vaincu, aujourd’hui c’est le Liban qui a gagné » (Hariri), ou bien ce très prémonitoire « Maintenant, que Dieu assure à Fouad Siniora le succès à Damas… » (Joumblatt).
Parce que, à l’heure d’aujourd’hui, c’est bien de cela qu’il s’agit. Cet homme (l’un des Quatorze, soit dit en passant…) et son gouvernement ont hérité d’une monstrueuse mais haletante (surtout parce qu’elle est encore totalement incomplète) feuille de route : convaincre la Syrie de la nécessité de renoncer à la souveraineté sur les fermes de Chebaa et les collines de Kfarchouba, d’établir des relations diplomatiques et d’inaugurer des ambassades avec le Liban, et cesser de soutenir les groupuscules palestiniens qui lui sont inféodés et qui restent, hors des camps, armés jusqu’aux dents. Et Dieu sait sur quoi le véritable héritier politique de Rafic Hariri peut compter : une intervention divine qui expliquerait à la Syrie les vertus d’un bon et altruiste voisinage ? Le prochain rapport de Serge Brammertz ? Les pressions de la communauté internationale ? La force de persuasion d’un Serguei Lavrov, qui a affirmé pas plus tard que la semaine dernière, sans que personne ne le lui demande, qu’il faut maintenant régler le contentieux de Chebaa ?
Peu importe en fait, puisque ce qui compte désormais, c’est que Fouad Siniora va devoir, encore davantage, mouiller sa chemise. À Damas, sans doute, mais très certainement avant, à Khartoum, devant ses pairs arabes, notamment saoudien et égyptien, réunis au cours de l’annuel sommet arabe. C’est dans la capitale soudanaise qu’il devrait officiellement rappeler à Damas que le Liban a besoin d’une délimitation de ses frontières avec la Syrie. Fouad Siniora ira-t-il jusqu’à avancer qu’en cas de refus syrien, cela signifierait que les fameuses fermes ne sont pas libanaises et que, par conséquent, la résistance armée du Hezbollah n’aura plus du tout lieu d’être ?
Ce qui compte désormais, c’est que ce Premier ministre va naturellement faire jurisprudence, paver la voie à son (lointain) successeur, essuyer les plâtres, nettoyer les écuries d’Augias. Devenir le mandataire de l’ensemble des leaders libanais n’a rien d’un tour en montgolfière ni d’un week-end en balnéothérapie. Que fera-t-il, par exemple, lorsqu’il lui faudra rappeler en Conseil des ministres, comme la triade Joumblatt/Geagea/Hariri hier place de l’Étoile, que le Liban a signé un accord d’armistice avec Israël ? Que fera-t-il, par exemple, lorsque Émile Lahoud refusera de signer un décret, avaliser une décision adoptée par le cabinet, etc. ? Que fera-t-il si Faouzi Salloukh, volontairement ou pas, oublie que les Quatorze ont décidé que le Liban et la Syrie, ce sera comme le Liban et la France, le Liban et l’Iran, le Liban et le Japon ? Deux pays voisins, certes, mais membres de l’ONU ?
« J’ai besoin d’un chèque qui puisse être converti, encaissé », a tonné hier, en pleine séance de dialogue, le très avisé Fouad Siniora. Il a certainement mille fois raison, mais il ne faudrait pas qu’il oublie qu’il est à la tête d’une imposante soupape de sécurité, d’un magistral garde-fou : le premier gouvernement de l’après-tutelle. Ce n’est pas rien. C’est même beaucoup – l’avenir le dira.
Ziyad MAKHOUL
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