Dixième semaine de 2006.
« En mon nom et au nom du peuple libanais, je vous adresse mes félicitations à l’occasion du 8 mars, anniversaire de la révolution (qui avait porté Hafez el-Assad au pouvoir). Les Libanais n’oublient pas que la Syrie s’est tenue à leurs côtés pour défendre l’unité de leur patrie (bla bla bla), et renouvellent leur détermination à renforcer les liens (bla bla bla) », a écrit Émile Lahoud à son homologue syrien, Bachar el-Assad, saluant « l’admirable résistance aux pressions dont la Syrie a fait preuve » et estimant que c’est là « un exemple de constance dans la défense du droit ».
Indépendamment du point de savoir s’il faut, à la lecture des communiqués du palais – tous les communiqués –, rire ou pleurer, le fait que la Syrie a aidé et défendu les Libanais est une réalité qui s’est vite dissoute dans les tonnes d’exactions et de crimes qu’elle a ensuite commis, pendant des décennies, à l’encontre de ces mêmes gens. Mais le problème n’est pas là. Le problème n’est pas non plus dans l’hommage rendu à lui-même par Émile Lahoud, qui s’est autoproclamé, sans avoir l’air d’y toucher, parangon de « constance dans la défense du droit » : remplacer son propre nom par le mot Syrie est, soit dit en passant, un monument de modestie… Le problème, c’est l’usurpation d’identité : dans un geste d’une illégitimité absolue, l’indécollable locataire de Baabda s’arroge rien moins que le droit de parler au nom de ses compatriotes. Chose toute naturelle lorsqu’un chef d’État, quel que soit son niveau de popularité, a été porté au pouvoir par la volonté d’un peuple ou de ses représentants. Chose effarante, insensée, lorsque ce chef d’État a été imposé par le fruit d’une double violence, physique et morale, perpétrée contre une partie prépondérante de ces électeurs.
Mais les temps changent. L’une des (rares) bonnes nouvelles sorties de la place de l’Étoile, c’est que désormais toutes les parties, sans exception aucune, sont conscientes qu’il est temps de changer d’ère. Et d’air. De remplacer Émile Lahoud par un chef d’État – un homme d’État serait l’idéal. Là où tout bloque, pour l’instant, entre les Quatorze, c’est sur ce fameux badil, cet urgent remplaçant. Une chose devrait être sûre, pourtant : il serait particulièrement idiot de dégommer l’actuel, ou que ce dernier démissionne, avant que ces Quatorze ne se soient entendus sur son successeur.
Si la conférence de dialogue a capoté, ce n’est pas à cause de Walid Joumblatt. Les propos en terres américaines du chef du PSP, qui dit tout haut ce que tellement de Libanais pensent tout bas, mais à qui il est demandé only de coordonner un peu plus avec ses alliés, n’ont été qu’un (facile) prétexte. La raison de l’avortement est simple : le deal présidence vs Chebaa est arrivé à un cul-de-sac. Parce que la Syrie refuse toujours de signer sous une carte reconnaissant la libanité des hameaux, parce qu’Israël ne montre aucune prédisposition à s’en retirer, surtout en l’absence d’une bonne volonté syrienne, et parce que les Occidentaux, contrairement aux Arabes, ne veulent vraiment pas faire la moindre concession, la moindre entorse à la 1559 – sauf, éventuellement, en cas de renoncement officiel de la part de Damas. Quant à l’ONU, simple dépositaire des accords bi ou multilatéraux, elle ne changera pas d’avis sans un gentleman agreement libano-syrien.
Restent les Arabes, c’est-à-dire les Égyptiens, et, surtout, les Saoudiens. Eux font beaucoup moins de formalités : terrorisés par la menace d’une déstabilisation libanaise, ils veulent que les Quatorze arrivent à n’importe quel prix (ou presque) à un accord, et tant pis si la 1559 est légèrement égratignée, ou entaillée, au passage. Ils pensent qu’il vaut mille fois mieux cela qu’un embryon, aussi rachitique soit-il, de confrontation sunnito-chiite. Sans oublier la protection de Saad Hariri. Sans oublier aussi, pour Ryad, la constante nécessité de ne pas se laisser distancer ou menacer, dans la région, entre Irak, Liban, Bahreïn ou même chez lui, par Téhéran et ce croissant chiite ramifié, cher à Abdallah II de Jordanie. Alors, l’Arabie saoudite, depuis deux ou trois ans, se concentre sur le Hezb, déterminée à conserver et chouchouter un lien national, espérant ainsi contrebalancer les attaches confessionnelles. Au lendemain de l’interruption du dialogue, l’ambassadeur wahhabite, Abdel-Aziz Khoja, s’est précipité chez Hassan Nasrallah pour l’assurer de la détermination de son pays à voir réussir les assises de la place de l’Étoile, avant que de se rendre ventre à terre à Koraytem pour dire à Saad Hariri qu’il est hors de question que Walid Joumblatt entraîne les sunnites là où bon lui semble.
Un peu (beaucoup) too much et particulièrement lyrique, la manœuvre saoudienne n’en est pas moins significative : Ryad peut jouer les go-between entre le Hezb et le Courant du futur, tous trois farouchement antisalafistes au demeurant. C’est louable, mais cela s’avérerait fort dommageable si cela remettait en question l’alliance entre Koraytem et Moukhtara, qui déjà montre quelques lézardes, que Walid Joumblatt et Saad Hariri se doivent impérativement de colmater dans les heures qui viennent, de préférence avec l’aide de leurs partenaires chrétiens au sein de l’Alliance du 14 mars. Reste pourtant à savoir dans quelle mesure le royaume use de son nouveau crédit pour essayer de rapprocher le Hezb de Koraytem, et le convaincre d’accepter un candidat à la présidentielle issu du 14 Mars. De lâcher, donc, Michel Aoun. D’aucuns disent que c’est réellement sur la bonne voie, que Ryad, avec les encouragements de Paris et de Washington, est sur le point de réussir. D’autres assurent que c’est encore bien tôt, surtout pour les noms, même s’il y a moult triades virtuelles qui circulent dans les couloirs…
Le problème, surtout pour le Hezbollah, c’est que chaque jour qui passe rend la carte de la présidentielle bien moins importante dans le cadre de tout éventuel deal. Cette carte-là, aujourd’hui, a une valeur très ambiguë : nous sommes à 18 mois de la fin du mandat Lahoud. C’est donc aujourd’hui ou jamais. Dans quelque trois mois, plus personne ne parlera du remplacement d’Émile Lahoud, et qui a attendu 8 ans peut encore le faire pendant douze mois.
Alors que ce serait tellement simple : encore une fois, il suffit juste de changer le prénom.
Ziyad MAKHOUL
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« En mon nom et au nom du peuple libanais, je vous adresse mes félicitations à l’occasion du 8 mars, anniversaire de la révolution (qui avait porté Hafez el-Assad au pouvoir). Les Libanais n’oublient pas que la Syrie s’est tenue à leurs côtés pour défendre l’unité de leur patrie (bla bla bla), et renouvellent leur détermination à renforcer les liens (bla bla bla) », a écrit Émile Lahoud à son homologue syrien, Bachar el-Assad, saluant « l’admirable résistance aux pressions dont la Syrie a fait preuve » et estimant que c’est là « un exemple de constance dans la défense du droit ».
Indépendamment du point de savoir s’il faut, à la lecture des communiqués du palais – tous les communiqués –, rire ou pleurer, le fait que la Syrie a aidé et défendu les Libanais est une...