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Actualités - Opinion

IMPRESSION Le monde en H5N1

Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre sur le rebord de ma fenêtre. Je les ai vus le construire, ce nid, brindille par brindille. Je me demandais, vu la difficulté de trouver leur matériau dans ce milieu urbain, quel instinct prodigieux les guidait vers telle aiguille tombée d’un sapin de Noël hors saison, tel coton à démaquillage usagé, tel vieux panier à linge répandant son osier. Les chantiers alentour grinçaient de leur ferraille, rugissaient de leurs puissants engins. Mais eux, imperturbables, poursuivaient discrètement leur collecte, apportant tour à tour chacun sa paille au minuscule édifice qui recueillerait leurs petits. Chaque matin, à l’heure de la toilette, je les ai vus couver leurs œufs, souvent à deux, blottis l’un contre l’autre. J’ai vu les œufs éclore et les ailes encore gauches s’exercer à l’envol. Hier, une main velue armée d’une perche a bousculé le petit refuge. La grippe aviaire m’a-t-on dit. On ne sait jamais. Mieux vaut ne pas tenter le diable, ni l’inviter à sa fenêtre. Depuis qu’un chat est mort en Allemagne, je vois venir le jour où quelqu’un dénoncera mon chat. En quoi déguiserai-je Valentin pour le soustraire à la rafle ? Je vois d’ici le monde sans oiseaux et sans chats. Titi et Gros Minet en extraterrestres, sans référents dans le réel quand on aura tout exterminé. Je vois d’ici les statues des parcs livrées à leur solitude, sans un bec amical pour leur gratter l’oreille. Je les vois se languir après la moindre fiente d’oiseau clabaudeur aux yeux blonds. Venise pourra couler sans le secours d’une aile quand les pigeons de Saint-Marc l’auront désertée. Le Saint-Esprit lui-même devra changer de forme. Que vaudra la paix des colombes quand les colombes seront diabolisées ? Que sera le printemps sans un vol d’hirondelle ? Plus grave que la maladie, une nouvelle culture s’empare du monde. Bientôt vous serez arrêté pour possession illicite de vieux pain. Ou en flagrant délit d’hébergement clandestin de canari. Ou pour recel d’espèce dangereuse. Ou pour sympathie avec l’ennemi. Vos enfants appelleront au secours en voyant passer un « Achcinquénun ». Le Petit Chaperon rouge sera avalé par un cygne. On adaptera les entrechats au « Lac des loups ». Et tiens, prête-moi ton bic, mon ami Pierrot. Les temps sont durs aux plumitifs. Quand l’oiseau ne sera plus qu’un souvenir, qui chantera le chant de l’oiseau ? Fifi ABOU DIB
Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre sur le rebord de ma fenêtre. Je les ai vus le construire, ce nid, brindille par brindille. Je me demandais, vu la difficulté de trouver leur matériau dans ce milieu urbain, quel instinct prodigieux les guidait vers telle aiguille tombée d’un sapin de Noël hors saison, tel coton à démaquillage usagé, tel vieux panier à linge répandant son osier. Les chantiers alentour grinçaient de leur ferraille, rugissaient de leurs puissants engins. Mais eux, imperturbables, poursuivaient discrètement leur collecte, apportant tour à tour chacun sa paille au minuscule édifice qui recueillerait leurs petits.
Chaque matin, à l’heure de la toilette, je les ai vus couver leurs œufs, souvent à deux, blottis l’un contre l’autre. J’ai vu les œufs éclore et les ailes encore gauches...