Rompu au dialogue interreligieux, Tarek Mitri a noté que ce qui se passe au Parlement, c’est moins un dialogue qu’une négociation. Cette précision de terminologie devrait servir de déclic à une nouvelle prise de conscience de la part de ceux qui sont assis autour de la table ronde. Négocier, c’est admettre que le conflit libanais n’est pas fini et que l’on va tenter de le résoudre par des voix non violentes, même si d’autres moyens de pression ne sont pas exclus, ce qui est normal et prévisible.
« Le concept de négociation, écrit Bernard Rougier dans un article publié par les Cahiers du Cermoc (n° 23,1999) connote la souplesse, le refus de la violence, la recherche du compromis. La négociation s’apparente à un apprentissage obligé de la vie en commun, puisque vivre ensemble ne résulte pas tant d’un choix que de la prise en compte de la nécessité existentielle pour tous ceux qui refusent le risque de la guerre. La négociation est une relation de pouvoir. »
« L’intéressant pour notre propos est le rôle de la négociation dans la modification de la représentation de l’adversaire, précise Rougier. La connaissance de l’autre, l’intériorisation de ses exigences, la prise en compte réciproque des contraintes, l’échange des concessions mutuelles contribuent à réduire la tension. »
Si ces propositions sont vraies, alors la conférence de dialogue pourra être une excellente nouvelle : la guerre du Liban va enfin s’achever par cette reconnaissance mutuelle des forces en présence l’une de l’autre, aussi amère que soit la réalité, aussi difficile que soit le constat qu’il n’y a pas de victoire possible d’un camp sur l’autre.
Ce qui est négociable
Tout l’art de la négociation reviendra maintenant à faire la part de ce qui est négociable ; et de ce qui ne l’est pas, sous peine de considérer que toute la lutte antérieure et tous les sacrifices consentis ont été vains. Ce qu’aucun camp ne saurait accepter, car ce ne serait plus une négociation, mais une capitulation.
Ce que les journées du Parlement vont nous dire, c’est le degré de maturité de nos dirigeants, c’est la mesure de ce qu’ils ont appris de la guerre, leur détermination à faire prévaloir une solution pacifique du conflit libanais ou, au contraire, leur conviction intime qu’ils peuvent encore faire évoluer en leur faveur le rapport de force existant.
Les journées du Parlement serviront aussi à déterminer ce qui, chez l’adversaire (devenu adversaire politique), est non négociable. Ce qui se joue donc, en ce moment, c’est la règle stable de tous les conflits. Il faut, pour que la paix s’établisse, que se dégage une situation où tout le monde sera vainqueur. Une « win-win situation ».
Or, quels sont les points non négociables ? L’indépendance, la souveraineté, la liberté, la non-ingérence de la Syrie dans nos affaires, la vérité sur l’assassinat de Rafic Hariri, les armes de la Résistance sont quelques-uns des poins majeurs présentés comme tels.
Soulevée en début de négociation, la question de la présidence est en fait une résultante des négociations, le couronnement d’un processus. C’est la raison pour laquelle, à notre avis, elle doit figurer en fin de négociation et non au début de celle-ci.
Dimension internationale
Par ailleurs, dans la négociation, il faudra tenir compte de la dimension internationale du conflit libanais, de ces négociateurs invisibles que sont les États-Unis, la France, la Syrie, l’Iran. Quoi qu’on en dise, les intérêts de ces États sont en jeu. Et tous ces États pourraient vouloir, à travers notre table de négociation, parvenir à d’autres fins que celles qui nous sont propres.
Il y a aussi un négociateur invisible dont on doit admettre, à notre corps défendant, l’existence : c’est Israël, Puisque les armes de la Résistance sont fonction de cet interlocuteur. Faire la paix au Liban passe donc par la décision de régler pacifiquement ou non le conflit qui nous oppose à Israël.
C’est dans la définition de l’ampleur de ce conflit que résident les divergences entre les camps en présence, et c’est là l’une des clés de la paix qui se négocie. Sommes-nous en conflit sur Chebaa et ce qui reste de prisonniers libanais en Israël, ou sommes-nous en conflit sur l’existence même d’Israël ? Ou encore sur le Golan ?
Ce problème pose automatiquement celui du degré de solidarité interarabe dont nous voulons que le Liban fasse preuve. Donc de ce que le Liban peut encore se permettre de sacrifier pour une cause qui n’est pas la sienne, ou qui l’est indirectement.
Les concessions possibles
Voyons maintenant quelles sont les concessions possibles. Nous pensons que les armes de la Résistance en sont une, mais il faut trouver une formule pour que ces armes soient rendues dans l’honneur, puisque la Résistance a fait honneur au Liban. Non, la Résistance n’est pas une milice comme les autres, car elle a lutté contre un ennemi aujourd’hui reconnu comme tel par toutes les parties et est parvenue à le faire reculer. La paix libanaise passe par une intégration de cette réalité dans notre conscience nationale.
Pour le Hezbollah, en échange, c’est la reconnaissance du caractère limité dans le temps, et l’espace de sa lutte armée contre Israël et le passage à la lutte démocratique.
Le Hezbollah découvrira, par le fait même, ce que l’imam Mohammad Mehdi Chamseddine a découvert avant lui, à savoir que le Liban est une véritable patrie pour les chiites, un lieu où cette communauté pourra faire prospérer ses valeurs dans un contexte pluraliste unique au monde. D’une certaine façon, accepter le Liban, ce sera pour lui accepter le dialogue des cultures et des religions. Il découvrira que le Liban message de Jean-Paul II est infiniment plus précieux et riche de potentialités que le Liban « saha », simple espace de lutte contre Israël, pour ne pas dire simple espace de lutte contre les mécréants, ce qu’il est pour une minorité de fondamentalistes.
Plus de « qotr » libanais
Pour la Syrie, mais ne disons pas la Syrie, disons le parti Baas au pouvoir en Syrie, un règlement passe par la reconnaissance de la perte définitive du « qotr » libanais, de cette « province » que le Liban représente à ses yeux. Il ne faut plus jamais que les relations historiques entre le Liban et la Syrie soient invoquées au service d’une entreprise d’asservissement dont nous avons tous goûté l’amertume.
Pour les chrétiens du Liban, faire la paix voudra dire en particulier renoncer à certains des aspects les plus superficiels de la modernité, ou plutôt du modernisme. Bien au-delà de la reconnaissance d’Israël, qui s’imposera tôt ou tard à l’ensemble du monde arabe, ce à quoi les chrétiens doivent renoncer pour faire la paix, c’est à leur acceptation aveugle de tout ce qui vient d’Occident. Pour se rapprocher de leurs compatriotes, pour les accepter comme compatriotes, il faudra les rejoindre sur leurs valeurs les plus authentiques. C’est vers ces valeurs que tous doivent converger, pour consolider leur volonté de vivre en commun et leur pacte social, politique et spirituel. Mais il faudra qu’ils le fassent librement, avec clairvoyance, et il faudra que toutes les communautés s’y mettent, le don devant être mutuel, même si c’est aux chrétiens que revient le devoir et l’honneur de donner l’exemple. Renoncer au modernisme incompatible avec les valeurs de l’islam aidera d’ailleurs les chrétiens à discerner ce qui, dans le modernisme, est incompatible avec leur propre foi.
Il serait trop long de s’étendre sur ce à quoi doivent renoncer ceux qui s’identifient totalement à la société laïque, mais enfin, ceux-là disposent d’un instrument incomparable d’évolution de la société politique et des mœurs, la déconfessionnalisation politique décidée à Taëf.
On voit donc que ce qui se passe au Parlement dépasse de loin un simple dialogue ou même une négociation. C’est un véritable projet de société qui doit se dessiner là, pour que la paix prenne consistance et cesse d’être une simple absence de violence. Il faudra même renoncer même à cette violence muette que constitue l’indifférence. Car l’absence de reconnaissance des autres communautés ou des forces politiques en présence pourrait finir par avoir raison du modèle libanais. Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Le divorce ?
Fady NOUN
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« Le concept de négociation, écrit Bernard Rougier dans un article publié par les Cahiers du Cermoc (n° 23,1999) connote la souplesse, le refus de la violence, la recherche du compromis. La négociation s’apparente à un apprentissage obligé de la vie en commun, puisque vivre ensemble ne résulte pas tant d’un...