On a bien fait de « réveiller » le Conseil national de l’audiovisuel. Mais il faut aller plus loin et s’interroger sur la responsabilité assumée par les médias dans la perpétuation du malaise politique. Un malaise qui, par moments, frôle l’écœurement et le dégoût.
Disons, d’entrée de jeu, que les médias ne jouent pas toujours leur rôle selon les règles : information trop hachée, trop souvent présentée sous forme de questions-réponses, et donc marquée par la discontinuité du discours, des phrases inachevées ou des questions restées sans réponse, sursaturation politique, manque de professionnalisme et de maturité et, parfois, désinformation pure et simple, rumeurs dans le seul but de miner la confiance des communautés les unes dans les autres. Tout cela est évident.
L’accès à des chaînes étrangères et les bulletins d’observatoires plus ou moins douteux installés sur la Toile accentuent d’autant l’effet Babel – la cacophonie d’informations, d’analyses, de débats d’opinions – qui sature notre environnement sonore et nous pousse à désespérer de jamais parvenir à la vérité, de jamais savoir où nous en sommes.
La responsabilité des médias n’est pas nécessairement engagée dans cette cacophonie. Certes, la mauvaise foi peut être à l’œuvre, mais ce qui provoque aussi la cacophonie, c’est le grave déséquilibre qui s’est créé entre l’hypertrophie des médias et une atrophie des autres pouvoirs, législatif, exécutif, judiciaire, à l’égard desquels, en temps normal, les médias devraient jouer leur rôle de contre-pouvoir.
Or l’on assiste à un emballement des médias, qui tournent à plein rendement, alors que les autres pouvoirs sont plus ou moins en état d’hibernation. Le contre-pouvoir se transforme en un hyperpouvoir et a tendance à occuper tout l’espace, alors même qu’au niveau de l’opinion, il existe un déficit de maturité politique, et qu’au niveau des institutions, aucun organe régulateur ne fonctionne comme il le faut.
Résultat, quelque chose d’anormal se passe, dont nous ressentons l’effet, mais ne comprenons pas tout à fait la raison. Nous consommons de l’information jusqu’à la sursaturation. Nous nous transformons en une société de rumeurs, et celles-ci accentuent le désordre social en aggravant la désorientation des individus. La proposition de Dominique Wolton pour qui « l’information ne suffit pas à créer la communication » se vérifie là de façon éclatante. En l’absence de certitudes objectives, la vérité qui unit se perd dans les rumeurs et nous désespérons de pouvoir jamais la cerner.
Nous sommes donc en présence d’une véritable pathologie sociale, doublée d’une pathologie des rapports institutionnels. Le dialogue qui se déroule au Parlement est, certes, salutaire. Mais il ne suffit pas de voir Samir Geagea sourire à Hassan Nasrallah pour être rassuré. Ni Michel Aoun saluer Walid Joumblatt.
La langue incivile
Mais on peut pousser l’analyse plus loin et se demander si nous ne sommes pas aussi en présence d’un décalage entre la maturité politique d’une population et les moyens dont elle dispose pour s’exprimer. De sorte que nous usons et abusons d’une technologie importée de la société de l’information, et qui peut être une arme redoutable, alors que nous vivons encore dans une phase bien plus antérieure sur le plan culturel, une phase marquée à des degrés divers par le communautarisme, une phase où nous n’avons encore développé comme il le faut ni notre sens démocratique, ni notre civisme, ni notre sens de la personne.
De ce fait, nous reproduisons, grâce à ces médias, nos mentalités tribales. Pire, nous la consolidons. Et au lieu de renforcer notre volonté de vivre en commun, nous l’affaiblissons en rendant omniprésentes, grâce à des médias utilisés de façon incontrôlée, nos différences, au détriment de ce qui nous rapproche et nous rattache.
Ce côté « primitif » de notre société ressort dans la « langue incivile » des chefs politiques. On dirait que nous ne savons pas parler sans blesser, insulter directement ou offenser de près ou de loin les sentiments d’autrui. Le même travers se remarque dans le type de questions posées aux chefs politiques. Tout est fait pour aiguiser les contradictions, plutôt que les apaiser. On a confié une arme redoutable à des enfants.
Que faire ? D’abord prendre conscience de ce qui se passe, et c’est la responsabilité de tous. Le Liban ne sera jamais possible si, à longueur de journée, les gens lisent et entendent des nouvelles qui leur disent le contraire, et se complaisent à le répéter dans tous les salons.
Ensuite, il faut apprendre à utiliser les médias. Il n’y a pas de retour en arrière possible. Il faut grandir, prendre conscience de leur pouvoir et les manipuler avec la prudence nécessaire, pour empêcher les Libanais de sombrer dans la confusion. L’amour du Liban, aussi, existe. À l’exemple de ce qui se passe au Parlement, les propriétaires des médias devraient se retrouver et passer entre eux une sorte de protocole d’honneur dans lequel ils s’engageraient à respecter une certaine déontologie, à ne pas diffuser ce qui serait de nature à porter atteinte au moral de la population.
L’État, de son côté, a le devoir de faire preuve de « capacité pédagogique », de proposer un projet fédérateur. Si la liberté est inhérente à la dignité humaine, le « libéralisme », le « laisser-faire », eux, peuvent conduire à l’atomisation des communautés et des personnes. Un organisme régulateur doté de réels pouvoirs est donc indispensable pour mettre de l’ordre dans le paysage médiatique et en corriger les excès. On a « réveillé » le Conseil national de l’audiovisuel pour les insultes adressées au chef de l’État. C’est bien. Mais on oublie ce qui est bien plus grave et plus fréquent : les atteintes à notre moral et à notre confiance dans l’avenir. Il serait impardonnable de se croiser les bras et d’y assister passivement.
Fady NOUN
Le CNA a donné une preuve, hier, de sa bonne volonté, en convoquant les directeurs des médias audiovisuels à une réunion et en annonçant pour bientôt un protocole d’honneur ou une déclaration de principes sous l’égide de l’Unesco. À la bonne heure.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats On a bien fait de « réveiller » le Conseil national de l’audiovisuel. Mais il faut aller plus loin et s’interroger sur la responsabilité assumée par les médias dans la perpétuation du malaise politique. Un malaise qui, par moments, frôle l’écœurement et le dégoût.
Disons, d’entrée de jeu, que les médias ne jouent pas toujours leur rôle selon les règles : information trop hachée, trop souvent présentée sous forme de questions-réponses, et donc marquée par la discontinuité du discours, des phrases inachevées ou des questions restées sans réponse, sursaturation politique, manque de professionnalisme et de maturité et, parfois, désinformation pure et simple, rumeurs dans le seul but de miner la confiance des communautés les unes dans les autres. Tout cela est évident.
L’accès à des chaînes...