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Actualités - Opinion

EN DENTS DE SCIE Magic Circus

Neuvième semaine de 2006. Ils sont tous là : les acrobates, les trapézistes, les fildeféristes, les avaleurs de feu (ou de sabres), les contorsionnistes, les jongleurs, les dompteurs, les dresseurs de puces (savantes), les danseurs, les prestidigitateurs, les clowns – les clowns, surtout –, et tous ces artistes, qui font, lorsqu’ils ont du talent, les belles heures des spectacles de Guy Laliberté ou d’Arlette Gruss (ne manquent probablement que la femme à barbe et l’homme-canon, et encore…). Sauf que le spectacle, malheureusement, est à huis clos : un centre-ville transformé en Fort Knox ; à peine quelques images volées par-ci par-là ; quelques micro-informations distillées avec autant de parcimonie que de méfiance, comme si l’on dévoilait à el-Qaëda le cahier des charges et la liste des agents 2006-2007 de la CIA. Ou l’inverse. Ce n’est peut-être d’ailleurs pas plus mal : sans doute n’auraient-ils pas été nombreux les Libanais qui auraient accepté de débourser mille livres pour assister à ces représentations (ou ces combats de coqs) offerts par ceux-là mêmes qui continuent, comme depuis des années, de les diviser de plus en plus dangereusement. Surtout que les revendications, les desiderata, les conditions des uns et des autres sont archiconnus ; que les contacts directs ou indirects entre eux ne se sont jamais interrompus ; qu’on aurait pu éviter tout ce temps perdu souvent si difficile à rattraper ; qu’une classe politique usée jusqu’à la moelle et qui n’a jamais rien su faire ensemble, en groupe, ne peut pas du jour au lendemain, comme si l’on appuyait sur un bouton, se transformer en une dream team de rêve, tout entière dédiée à l’intérêt public, collectif. Les chauffeurs de taxi, qui restent, quel que soit le contexte, le meilleur pouls de la société libanaise toutes classes confondues (ils entendent, digèrent puis régurgitent, à leur propre sauce, les propos et les réflexions de tous), le disent : À quoi ça sert ? À quoi pourront-ils bien aboutir ? Mais bon, s’ils y arrivent, tant mieux. Les chauffeurs de taxi ont presque toujours raison. Il n’en reste pas moins qu’en attendant, tout le monde en parle. Ce signe ne trompe pas. Il se passe quelque chose à Beyrouth. Comme un prolongement ombilical et naturel de la révolution du Cèdre. Comme une évidence à laquelle toutes les parties souscrivent enfin : que l’on ne peut pas marteler chaque jour que le Liban est un pays-message ou une patrie définitive, une arène de coexistence à défaut de convivialité, sans en donner la preuve. Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, le conclave façon Star Academy de la place de l’Étoile en est une. Particulièrement intéressante – même si l’avenir d’un pays comme le Liban se joue davantage dans les zigzags des relations internationales que grâce aux (bonnes) volontés des uns et des autres. Évidemment que c’est le premier dialogue 100 % libanais depuis 1975, que cette maturité (re)trouvée est saisissante, pleine de grâces. Mais l’important n’est pas là. L’important, c’est que ces hommes puissent arriver à rétablir entre eux le seul paramètre définitivement incontournable : la confiance. Et tant mieux s’ils s’y emploient par des méthodes catharsistiques que n’auraient pas reniées, loin de là, les assemblées de tous les addicts anonymes, ou bien les conseillers matrimoniaux confrontés aux pires récessions conjugales. Dire tout, ne mettre aucun gant, poliment, courtoisement, fermement, avec tous les sourires ou éclats de rire du monde, en sacralisant les accolades et la parole et en en abusant : c’est parfait. Sauf que pour cela, il faut réunir deux conditions sine qua non : que chacun de ces hommes soit conscient de son addiction, c’est-à-dire qu’il est drogué à l’intérêt personnel, et qu’il souhaite en sortir, aussi dure que soit la période de sevrage ; que chacun affiche une franche détermination à vouloir ressouder le couple, c’est-à-dire débarrasser l’échiquier politique libanais de toute influence étrangère. Les participants à cette conférence de dialogue, orchestrée avec une jubilation désormais impossible à cacher par un Nabih Berry plus Herbert von Karajan (du Zahrani) que jamais, ont compris qu’ils ne pourront régler aucun problème séparément. Que ce sera le package deal ou rien. C’est normal : tous les sujets litigieux sont intrinsèquement, charnellement liés, avec la succession d’Émile Lahoud en fil rouge. Une succession qui n’est pas liée à l’homme, mais bien plus au projet, au programme politique. À la bonne heure. Cela nécessite de part et d’autre une série de concessions au cas où : que le 14 mars se résolve à Michel Aoun s’il s’avère que seul ce dernier, en tandem avec la majorité actuelle, puisse garantir ce qu’il y a à garantir ; que Michel Aoun le général se résolve à oublier Baabda s’il s’avère qu’il n’est pas l’homme de la situation ni du moment ; que le Hezbollah se résolve à prendre (bon) exemple sur le Sinn Féin s’il s’avère que l’État, pour empêcher toute future agression syrienne ou israélienne, doive étendre sa souveraineté et son autorité sur l’ensemble de son territoire. Etc. Il serait dommage et dommageable que cette conférence de dialogue, qui pourrait s’avérer être un superbe Beyrouth 0, échoue. À ce moment-là, ce n’est plus une pétition pour l’indispensable départ d’Émile Lahoud que les Libanais signeront, mais bien une demande en bonne et due forme pour la remise sous tutelle planétaire du Liban. Il est des moments, rares certes, où même les clowns les moins doués n’ont plus droit à l’erreur. Ziyad MAKHOUL
Neuvième semaine de 2006.
Ils sont tous là : les acrobates, les trapézistes, les fildeféristes, les avaleurs de feu (ou de sabres), les contorsionnistes, les jongleurs, les dompteurs, les dresseurs de puces (savantes), les danseurs, les prestidigitateurs, les clowns – les clowns, surtout –, et tous ces artistes, qui font, lorsqu’ils ont du talent, les belles heures des spectacles de Guy Laliberté ou d’Arlette Gruss (ne manquent probablement que la femme à barbe et l’homme-canon, et encore…). Sauf que le spectacle, malheureusement, est à huis clos : un centre-ville transformé en Fort Knox ; à peine quelques images volées par-ci par-là ; quelques micro-informations distillées avec autant de parcimonie que de méfiance, comme si l’on dévoilait à el-Qaëda le cahier des charges et la liste des agents 2006-2007 de...