Comme toute affaire simple en apparence, celle-ci est d’une complexité telle qu’elle n’en finit pas de donner des migraines à l’Administration Bush. Mais de quoi s’agit-il ? Au départ, d’un contrat en vertu duquel, pour la coquette somme de 6,85 milliards de dollars, une firme spécialisée, la Dubai Ports World, propriété de l’émirat, prend la relève de la compagnie britannique Peninsular & Oriental Stemam Navigation Co., pour la gestion de six grands ports américains : Miami, Philadelphie, New York, Newark (New Jersey), Baltimore et La Nouvelle-Orléans. La concession avait reçu au préalable l’aval de non moins de douze agences gouvernementales, dont la Central Intelligence Agency et le Federal Bureau of Investigation, avant d’être approuvée par le Comité de contrôle des investissements étrangers aux États-Unis, un organisme qui, comme l’indique son nom, supervise tous les placements susceptibles d’affecter la sécurité du pays.
Jusque-là donc, il s’agit d’une transaction conclue à la régulière, contre laquelle, dans un premier temps, aucune objection n’avait été soulevée. Seulement voilà : on est en année électorale aux USA ; le souvenir des attentats du 11 septembre est encore vivace dans les esprits ; et la mobilisation demeure générale contre le terrorisme – Oussama Ben Laden et Abou Moussaab Zarqaoui se rappelant au bon souvenir des Américains à chaque fois que paraît faiblir l’intérêt pour el-Qaëda. C’est pourquoi, dans cette affaire, tout le monde ou presque est monté à l’assaut, bannière étoilée au vent et bave antiarabe aux lèvres. Écoutez Rick Santorum, sénateur républicain de Pennsylvanie : « D’accord, les Émirats arabes unis ont été nos alliés ces dernières années, mais ils entretiennent certainement des liens avec le fascisme islamique. Je ne suis pas prêt à courir des risques. » Ou encore l’avocat Joe Muldoon, qui défend il est vrai les intérêts d’une firme concurrente : « Aujourd’hui, les Émirats sont nos amis ; mais qu’en sera-t-il demain ? Et qui peut nous assurer qu’ils ne vont pas être infiltrés par l’Iran, un pays qui figurait autrefois sur la liste de nos partenaires privilégiés ? »
Dans tout cela, la presse ne veut pas être en reste, encore que le ton y est moins virulent qu’au Congrès et les arguments se veulent plus nuancés, quand ils ne donnent pas carrément dans la dérision. Un éditorialiste du vénérable New York Times titre même son article d’un loufoque « Les Arabes sont là ! » en allusion sans doute au film The Russians are coming, fable cinglante de Norman Jewison, l’enfant terrible de Hollywood, réalisée en 1966. Soyons clairs, commence par noter le journaliste, tout ce bruit autour d’un « deal », c’est en réalité à propos des Arabes. Les chiffres, eux, sont autrement plus éloquents que les raisons invoquées jusqu’à présent et qui ne valent pas tripette. Avec le nouveau marché US, l’« écurie » du géant émirati atteint 51 sites portuaires (l’Amérique en compte au total 360), ce qui représente une capacité manutentionnaire de 33,3 millions de conteneurs par an. À cela s’ajoute le fait qu’à travers les six grandes villes citées, l’opérateur aura également la haute main sur 21 autres sites américains s’étendant entre le Maine (Portland) et le Texas (Corpus Christi).
Le scandale risquant de prendre les dimensions d’une affaire d’État, la Maison-Blanche et DP World ont dû amorcer hier une retraite stratégique, la première en regrettant une décision hâtive, la deuxième en demandant le report de la date du 2 mars prévue pour son entrée en fonctions. George W. Bush et son équipe disposeront donc d’un délai de quarante-cinq jours pour examiner à loisir les modalités de la concession. Ils pourront alors soit apposer leur sceau définitif sur le document, soit demander la suppression de certaines des autorisations consenties – une mesure à laquelle il existe un précédent remontant à 1990 quand… George Bush père avait demandé à la Chine de céder ses parts dans une usine de fournitures aéronautiques jugée d’un intérêt stratégique.
Petite satisfaction d’amour-propre consentie aux Arabes : « Nous dépendons de l’appui d’États comme les EAU, le Qatar, Bahreïn et le Koweït dans le combat que nous menons contre les forces du mal, partout dans le monde », a dit John Warner, président de la commission sénatoriale des Forces armées. Mais l’espace d’une semaine, la paranoïa aura revêtu un caractère tel qu’il sera difficile (impossible ?) d’en effacer les séquelles. Mais l’Amérique pouvait-elle éviter pareille bourde, à un moment aussi crucial pour elle-même mais aussi pour ses « amis » dans la région ?
Christian MERVILLE
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