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Samir Kassir : la plume fatale

La Déclaration universelle des droits de l’homme et la Constitution libanaise stipulent que « tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions » ; la liberté d’expression est donc inhérente à toute démocratie, dont le Liban, l’un des quarante-six pays fondateurs de l’ONU en 1945. Qui plus est, la liberté d’expression est indispensable à tout journaliste exerçant dignement sa profession puisqu’un journaliste est celui qui dit tout haut ce que les autres pensent tout bas. Un journaliste est celui qui reflète la réalité et qui nous mène à la vérité. Comment accepter alors que le Liban soit victime de la violation de ce qu’on appelle aujourd’hui dans toute vraie démocratie « le quatrième pouvoir ». Car écrire est bien un pouvoir, immense, celui de dévoiler, de choquer mais de laisser espérer, de faire descendre un peuple dans la rue de faire tomber les grands et les puissants. N’est-ce pas de ces scandales qu’ont souffert les grandes puissances contemporaines, qui ont été obligées de s’incliner devant l’image et les mots d’une radio, d’une télé ou d’un journal ? Longtemps dans nos pays d’Orient, ce pouvoir-là a été occulté, brimé, réduit au silence. Seul le Liban pouvait encore se vanter de cette liberté d’expression. Liberté ? Peut-on vraiment parler de liberté si celle-ci mène tragiquement à la mort ? La mort en effet fut le destin de Samir Kassir, acteur principal de l’insurrection, l’« intifada » pour l’indépendance active au Liban, qu’il a d’ailleurs contée dans le quotidien arabophone an-Nahar, par le biais de ses divers éditoriaux. Il n’avait cessé de critiquer avec sa verve habituelle et son sarcasme moqueur les régimes oppressants et dictatoriaux. C’était d’ailleurs lui qui avait énoncé cette prophétie dans les rescapés de l’histoire, en février 1996 : « On va peut-être finir avec le terrorisme intellectuel exercé par les intégristes sur l’intelligentsia arabe. » Professeur à l’université, Samir Kassir initiait ses élèves à l’esprit critique et à la liberté de penser. Amical, disponible, Samir Kassir ouvrait sa porte à la jeunesse du Liban, aux élèves que nous sommes, pour nous aider à déchiffrer cette réalité si opaque de l’après-guerre dans notre pays. Ainsi, Samir Kassir s’est cru libre de penser, il s’est cru libre de parler, d’écrire : il en est tragiquement mort. Comment faire le portrait de Samir Kassir ? « Palestinien par intransigeance et intégrité, enracinement et déracinement, Syrien par quête d’espaces et besoin de profondeur, Arabe par orgueil, Libanais enfin par passion de la liberté, goût du pluralisme et penchant à l’universalité », Samir Kassir est en réalité un oiseau épris des nuées, tel l’Albatros de Baudelaire, planant toujours à contre-courant, tellement libre qu’il ne s’en souciait pas. C’était une étoile fulgurante, un éternel rebelle, « un intelligent superbe » voire arrogant. C’était un père, un époux, un professeur, un journaliste. Le 2 juin 2005, une dague transperce le cœur déjà traumatisé du Liban : Samir Kassir est assassiné lors d’un lâche attentat à l’explosif dans le quartier paisible de Beyrouth. L’indignation et la fureur l’emportaient sur tout autre sentiment ; la parole libre, la plume engagée, le journaliste « politiquement incorrect », ont été réduits au mutisme, brisés, massacrés. Il était moins révolutionnaire que rebelle, il était moins critique que provocateur. Comme le dit Fadi Saad, son camarade de lycée, « Samir a toujours considéré avec méfiance l’autorité, surtout si elle était inique. » Il est vrai qu’on a pu atteindre le corps de Samir Kassir, mais ses écrits, ses pensées, ses idées, sa vision d’un Liban souverain demeurent intouchables, inaltérables, au-dessus de toute cette humaine bestialité ; l’assassinat d’un tel homme est une preuve de sa vigueur : on ne craint que les puissants, pas les chétifs. Le 12 décembre 2005, soit six mois après le meurtre de Samir Kassir, les mêmes mains sanglantes qui l’ont éliminé, ont réitéré leur acte criminel, cette fois sur Gebran Tuéni. Tuéni, complice de Kassir dans sa lutte pour la liberté, et directeur du quotidien an-Nahar ; il avait – ironie du sort – organisé pour son ami et collègue, une « milice » journalistique pour commémorer le souvenir de Kassir. Aujourd’hui qu’il n’est plus, nous nous devons de reprendre le flambeau qu’il a allumé par son sang pour dénoncer à notre tour la violation du quatrième pouvoir. Avec May Chidiac, Samir Kassir et Gebran Tuéni, la parole libre et la plume engagée sont aujourd’hui confrontées à l’annihilation. Tuéni, une identité bien libanaise, multiconfessionnelle, par sa mère druze, la grande poétesse libanaise d’expression française Nadia Tuéni, et par son père chrétien, le grand journaliste et ambassadeur du Liban aux Nations unies, il résumait donc à lui seul ce pluralisme libanais tant loué, qui a valu au Liban l’appellation « terre des missions ». Les mains assassines, elles, peuvent toujours tuer, mais savaient-elles qu’en mutilant et en tuant nos grands journalistes, elles les immortalisaient ? Après leur mort, Kassir et Tuéni ne sont pas devenus de simples martyrs, mais un symbole de la liberté d’expression au Liban. Et un symbole est impérissable ! Zola en publiant son célèbre J’accuse, dans le cadre de l’affaire Dreyfrus a été porté en héros. Victor Hugo en attaquant directement la politique de Napoléon III dans Les châtiments est devenu chef d’un parti politique. Cela eut lieu il y a deux siècles : comment se fait-il que la liberté d’expression au Liban s’amenuise aussi rapidement et aussi dangereusement ? Pourquoi nous autres Libanais devrions-nous vivre dans la crainte d’exprimer notre opinion ? « Échapper à l’absurde ! Par l’action. Par la présence, par l’existence : “ Je me révolte donc nous sommes ”. » Hélas l’auteur de cet adage n’est plus. Durant toute la période de l’après-guerre, nous, les jeunes, étions tiraillés entre le désir de nous exprimer librement et la peur de l’oppression. Samir Kassir, comme d’autres journalistes, était un modèle de courage, de ténacité et d’appartenance patriotique. Les attentats ou les menaces qui planent contre beaucoup de ces « voix libres » n’entraveront pas le chemin que nous nous devons de poursuivre, nous jeunes Libanais, qui sommes « le Parlement de demain ». Ainsi, au nom de tous les journalistes martyrs de la guerre ou même de l’avant-guerre, de Camille Mroué à Samir Kassir en passant par Ryad Taha, Salim el-Laouzi, Michel Abou Jaoudé, sans oublier May Chidiac, martyre vivante, « idole » du journal télévisé, celle qu’on a surnommée « femme d’acier », et qui, par miracle, a échappé aux mains des « assassins de l’ombre », nous citoyens libanais continuerons à lutter pour un esprit libre, pour une plume libre, pour un pays libre. Stéphanie ANTOUN, Georges BAYDOUN et Joanne SEMAAN
La Déclaration universelle des droits de l’homme et la Constitution libanaise stipulent que « tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions » ; la liberté d’expression est donc inhérente à toute démocratie, dont le Liban, l’un des quarante-six pays fondateurs de l’ONU en 1945. Qui plus est, la liberté d’expression est indispensable à tout journaliste exerçant dignement sa profession puisqu’un journaliste est celui qui dit tout haut ce que les autres pensent tout bas. Un journaliste est celui qui reflète la réalité et qui nous mène à la vérité.
Comment accepter alors que le Liban soit victime de la violation de ce qu’on appelle aujourd’hui dans toute vraie démocratie « le quatrième pouvoir ». Car écrire est...