Le fait est suffisamment rare, pratiquement inédit depuis qu’elle a accédé au pouvoir, suffisamment beau aussi, pour ne pas être souligné, surligné même : la majorité ne se contente plus de parler, de rabâcher, de répéter to fade d’identiques slogans, d’infinies promesses. Elle s’est mise au travail. Et son objectif est double : lancer le dialogue national afin d’aboutir à l’application des résolutions internationales, et révoquer l’ultime symbole de la tutelle et des exactions syriennes, Émile Lahoud. Sachant d’ailleurs que le second est inclus naturellement dans le premier : la 1559 demandait entre autres la tenue d’une présidentielle libre qui donnerait à l’actuel occupant de Baabda un successeur autre que lui-même, choisi d’abord et essentiellement par les Libanais.
Vouloir débarrasser le Liban de la dernière tentacule de l’ex-occupation syrienne – une des plus importantes, puisqu’elle est constitutionnelle – relève du pur bon sens ; cela aurait dû être fait dans la foulée du retrait syrien, avant, ou même tout de suite après, les premières législatives relativement libres du Liban post-75. Inutile de pleurnicher sur les ruines – et les nombreuses erreurs qui ont provoqué cet insensé retard : il n’est jamais trop tard pour bien faire. Et c’est ce que la majorité semble avoir compris.
Elle a devant elle deux choix. Ou bien convaincre 23 députés (en sus des 73 qui la composent) d’amender l’amendement imposé à la Constitution le 3 septembre 2004, ou bien se débrouiller toute seule, comme une grande.
Dans le premier cas, elle devra convaincre Michel Aoun, qui se chargera de persuader ses alliés (les blocs Skaff et Murr) et, surtout, son nouveau partenaire de jeu, le Hezbollah. Ce qui équivaut, en un mot comme en cent, à un engagement solennel et public de cette majorité à voter pour l’ancien Premier ministre une fois qu’Émile Lahoud sera révoqué – si tant est que Michel Aoun, dont la dimension, imposante certes, reste éminemment nationale, réussisse à obtenir l’aval du très prosyrien et très régional Hassan Nasrallah. Lequel ne se privera aucunement de demander des contreparties, déjà suffisamment dessinées dans la feuille de route de Mar Mikhaël. Dans ce cas, c’est-à-dire avec Aoun à Baabda, une espèce de boucle serait bouclée : sur base des législatives 2005, aussi faussées qu’elles l’aient été (loi 2000, quasi-immédiateté de l’effet tsunami du retour parisien…), chaque communauté, dans sa majorité, aura choisi son délégué à l’une des trois présidences, indépendamment du point de savoir si cela est sain – et cela ne l’est définitivement pas, dans les trois cas. Mais peu importe, puisque pour l’instant, il y a bien plus urgent…
Dans le second cas, il faudra que la majorité trouve et se donne les moyens de faire jurisprudence. Il lui faudra mettre sur pied – et elle y travaille – un mécanisme d’action à même d’entraîner la révocation, légitime certes, mais aussi légale d’Émile Lahoud. Elle travaille aussi sur un vecteur qui a prouvé son extrême importance depuis le 14/02/05 : le peuple, celui-là même qui lui a donné une époustouflante dernière chance le 14/02/06. Cette vox populi royale, doublée de marches et de sit-in pacifiques, flanquée d’une détermination à toute épreuve des organismes économiques et sociaux, pourrait s’avérer prépondérante. Un putsch blanc comme neige, tout propre, tout beau, et qui viendrait couronner le réveil de ce peuple transformé en Belle au bois dormant pendant au moins quinze ans par les desiderata et les opiums d’un sinistre triumvirat : Damas-Anjar-Baabda. Sauf que dans ce cas-là, la majorité sera libre de choisir l’un des siens, avec tout ce que cela implique comme cohérence au sein du pouvoir. Cohérence vertueuse, puisque la majorité est éminemment diverse et plurielle. À elle d’appliquer la nécessaire directive Salamé (Ghassan) : installer un pluralisme démocratique, donc transconfessionnel.
À moins, rien n’est impossible sur ces 10 452km2, de rétablir le seul facteur qui entraînerait le retour inconditionnel de Michel Aoun au sein de l’Alliance du 14 mars : la confiance. Science-fiction ou pas, mais l’occasion du 14/03/06 est alléchante, à la fois pour ressusciter encore plus vite le pays et pour réunir de nouveau les chrétiens. Un maronite ni l’un ni l’autre, un maronite arbitre serait alors la perspective adéquate. Surtout qu’il est inadmissible que la présidence de la République continue de ne pas être, Condoleezza Rice et tous les Libanais dixit, un objet de fierté pour ces Libanais. Cette humiliation est une gifle au Liban-message, une insulte à l’une de ses communautés fondatrices.
« J’ai toujours l’impression que l’on est dans l’opposition. Je ne sais pas pourquoi… » Cet actuel ministre, pilier du 14 mars et qui tient à l’anonymat, a doucement souri, hier au téléphone. Il ne lui/leur faudra pas longtemps pour trouver dans l’exercice du pouvoir d’infinies satisfactions : le travail commence, maintenant que cette majorité semble avoir compris que sans le peuple de la place de la Liberté, sans une loyauté extrême à son égard, elle perd tout. Un détail : il faut faire vite, le tic-tac n’est pas très favorable. Mais apparemment cette bienveillante communauté internationale n’est pas avare de conseils. De conseils : pas d’ordres.
Ziyad MAKHOUL
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Vouloir débarrasser le...