De l’irrévérence – surtout quand elle revêt sa forme la plus dangereuse, la provocation religieuse – ou de la colère, si démesurément violente qu’elle en devient suspecte, que faut-il davantage déplorer et stigmatiser ?
Le malentendu planétaire sur les tristement célèbres caricatures du prophète Mohammad n’aura pas été vain si, d’un côté comme de l’autre, c’est la lucidité qui doit avoir le dernier mot. Si, chez les uns, la laïcité de l’État et la sacro-sainte liberté d’expression ne viennent pas écraser, éliminer le respect dû au sacré. Si, chez les autres, le droit de protester ne tourne pas à la belliqueuse (ou du moins à l’imprudente) manipulation des foules. Si les uns et les autres, enfin, acceptent de constater l’évidence, à savoir qu’il n’y a rien à gagner et beaucoup à perdre à voir s’envenimer le débat.
Car l’outrance nourrit l’outrance, et c’est littéralement pain bénit pour les seuls extrémistes. Publiés par inconscience, légèreté ou franche malveillance, plus tard repris, au nom de la solidarité professionnelle, par une vingtaine de confrères européens, les dessins litigieux ne pouvaient que heurter les musulmans du monde entier après leurs coreligionnaires d’Europe : là où la loi tolère des caricatures du pape, mais se montre intraitable, en revanche, avec les auteurs d’écrits antisémites. Et à son tour, la frénésie destructrice des contestataires ne fait que fournir des arguments gratuits aux tenants de l’islamophobie, de l’injuste amalgame entre islam et terrorisme.
Mal emmanchée, mal gérée – et cela traîne depuis plus de quatre mois –, cette crise fait finalement songer à l’implacable déroulement de quelque tragique fatalité : excuses tardives du quotidien Jylland Posten, désarroi du gouvernement de Copenhague en butte au boycottage massif des produits made in Denmark ; et puis les manifestations, les attaques contre les ambassades et les consulats, un terrifiant avant-goût de ce choc des civilisations qui dormait sous une bonne couche de poussière dans les bibliothèques académiques et dont le spectre a ressurgi lors des attentats antiaméricains de 2001.
Les appels à l’apaisement qui se multiplient çà et là, les démarches de conciliation, telle la prochaine tournée dans la région du diplomate en chef européen Solana, laissent croire que la gravité de la situation n’échappe à personne. Mais la tempête ne s’est pas encore calmée (on a manifesté hier encore en divers pays d’Afrique et d’Asie) et il faudra sans doute beaucoup d’efforts pour remettre les pendules à l’heure. Les pêcheurs en eau trouble ne manquent pas en effet et, comme par hasard, Washington a une fois de plus pointé du doigt l’Iran et la Syrie : deux pays qui, comme par hasard encore, ont une influence considérable au Liban. Or c’est précisément dans des moments comme celui-ci que le nôtre, de pays, est tenu d’assumer avec plus de clairvoyance et de doigté que jamais tout ce qui fait sa valeur, sa grandeur. Et inévitablement, aussi, sa vulnérabilité.
Dans une immense aire vouée à l’homogénéité, qu’elle soit déclarée ou de facto, le Liban, en dépit des secousses, est une oasis de pluralité, de convivialité : un infatigable, un permanent démenti aux lois de l’uniformisation comme de la désintégration. Plus extraordinaire encore est cette diversité dans le pluralisme, cette variété de communautés au sein des confessions. Du Liban, tout cela fait nécessairement un espace de compromis : à chacun sa croyance, bien sûr, à chacun ses affinités culturelles aussi ; ni république islamique ni avant-poste de l’Occident, le Liban est idéalement placé pour prêcher au monde la tolérance, la coexistence, le troc des civilisations. Mais pour cela, c’est avec lui-même qu’il doit être conséquent. Qu’il doit être en paix, qu’il doit résister aux ingérences et subversions extérieures, comme aux passions qu’engendre inévitablement le jeu politique. Qu’il doit, dans la folle envolée du siècle, préserver la précieuse exception.
S’il vous plaît Monsieur, dessine-moi un mouton : le monde serait décidément plus tranquille si tous les Machiavel de service relisaient le Petit Prince.
Issa GORAIEB
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Le malentendu planétaire sur les tristement célèbres caricatures du prophète Mohammad n’aura pas été vain si, d’un côté comme de l’autre, c’est la lucidité qui doit avoir le dernier mot. Si, chez les uns, la laïcité de l’État et la sacro-sainte liberté d’expression ne viennent pas écraser, éliminer le respect dû au sacré. Si, chez les autres, le droit de protester ne tourne pas à la belliqueuse (ou du moins à l’imprudente) manipulation des foules. Si les uns et les autres, enfin, acceptent de constater l’évidence, à savoir qu’il n’y a rien à gagner et beaucoup à...