Encore une coïncidence étonnante. Le 6 février 1984, la cassure était consommée dans Beyrouth coupée de nouveau en deux par un mouvement de sédition de la troupe. Le 5 février 2005, une manifestation qui aurait pu reproduire cette cassure, sinon physiquement, du moins psychologiquement, était évitée de justesse.
La coïncidence est à ajouter à celles qui marquent, depuis quelques mois, la vie nationale. Le raz de marée du 14 mars 2005 faisant pendant au déluge de fer et de feu du 14 mars 1989. Le départ des forces syriennes succédant à la disparition de Jean-Paul II, qui avait inlassablement œuvré pour le salut du Liban. L’incarcération des quatre généraux le 2 septembre 2005, un an jour pour jour après le vote forcé de la prorogation du mandat présidentiel. Y aurait-il donc une providence pour les patries ?
Providence, « signe de Dieu dans l’histoire des hommes », disait Jean-Paul II. En tout cas, on a l’impression que, par des voies par moments incompréhensibles, l’histoire est en train de refaire, et de guérir, ce qui a été défait, que la démocratie refait chez nous ses premiers pas.
Oui, la démocratie. Mais pas celle que transportait le Titanic américain dont nous assistons au naufrage. « Ma bounia a’la batil, batil. » Ce qui a été construit sur un mensonge, celui des armes de destruction massive, est mensonge. Car aucun modèle de démocratie ne s’exporte. Il lui faut une adaptation culturelle aux conditions de chaque pays.
Le Liban est concerné, car cette observation lui permet de mieux comprendre ce qui se passe dans sa démocratie renaissante.
Dans un récent ouvrage, Cynthia Fleury, une philosophe, parle des « pathologies de la démocratie ». Comme tout organisme social, comme toute organisation politique, la démocratie évolue ou régresse, mûrit ou dépérit, tombe malade et se rétablit, voire meurt et renaît.
Selon Fleury, la démocratie est « entropique ». Elle tend, paradoxalement, au désordre. Passée sa phase conquérante, passée la conquête des libertés, la demande de liberté peut conduire au désordre. À la tyrannie de la majorité succède la tyrannie des minorités, comme cela se passe en Occident, avec les minorités religieuses. Fleury en parle en termes de « captation des droits ».
Il faut donc, après avoir laissé la démocratie suivre son élan, lui poser des limites, ou, plus exactement, des garde-fous. Le Conseil constitutionnel pourrait être appelé à jouer, sur ce plan, un rôle-clé. Dans une conférence récente, Jutta Limbach, la présidente du Goethe, vient d’en donner une éloquente illustration. Présidente de 1994 à 2000 de la Cour constitutionnelle fédérale allemande, Limbach a souligné l’importance du rôle de cette instance dans la préservation de la démocratie.
En Allemagne, explique-t-elle, « les droits fondamentaux – démocratie, autorité de la loi, respect de la dignité humaine, fédéralisme – ne sauraient être altérés, pas même par un amendement constitutionnel, a expliqué Jutta Limbach. Le but étant d’empêcher les ennemis de la démocratie de la miner en utilisant ses propres instruments – comme la règle de la majorité ».
On ne peut, « démocratiquement », décider d’abolir la démocratie. La démocratie ne peut être bouleversée par les instruments de la démocratie. On ne peut rétablir, par voie référendaire, l’esclavage. Son abolition est un acquis irréversible de la civilisation humaine
Au Liban, nous avons protégé une fois pour toutes la convivialité en l’inscrivant dans la Constitution, et toutes les émeutes du monde n’y changeront rien. On ne peut, par un exercice des libertés publiques, comme le droit de manifester, abolir ces libertés. Saluons cette victoire sur notre tribalisme et notre individualisme et continuons à édifier notre démocratie à partir de là.
Pour ceux qui œuvrent à l’élaboration d’une nouvelle loi électorale, pour ceux qui rêvent de l’indépendance de la magistrature, pour ceux qui aspirent à un État de droit, pour ceux qui soupirent après un salaire décent et un logement abordable, une lumière apparaît au bout du tunnel.
Fady NOUN
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Encore une coïncidence étonnante. Le 6 février 1984, la cassure était consommée dans Beyrouth coupée de nouveau en deux par un mouvement de sédition de la troupe. Le 5 février 2005, une manifestation qui aurait pu reproduire cette cassure, sinon physiquement, du moins psychologiquement, était évitée de justesse.
La coïncidence est à ajouter à celles qui marquent, depuis quelques mois, la vie nationale. Le raz de marée du 14 mars 2005 faisant pendant au déluge de fer et de feu du 14 mars 1989. Le départ des forces syriennes succédant à la disparition de Jean-Paul II, qui avait inlassablement œuvré pour le salut du Liban. L’incarcération des quatre généraux le 2 septembre 2005, un an jour pour jour après le vote forcé de la prorogation du mandat présidentiel. Y aurait-il donc une providence pour les patries ?...