Toute manifestation est, par définition, hasardeuse, potentiellement dangereuse. Il n’est rien de plus instable et mouvant en effet, de plus capricieux, de plus hautement inflammable qu’une foule en colère. Et c’est encore plus vrai quand la contestation n’est plus seulement politique ou sociale mais qu’elle revêt un caractère essentiellement religieux. Quand des fidèles descendent par milliers dans la rue pour dénoncer l’affront fait au Prophète, comme cela s’est vu ces derniers jours aux quatre coins du monde arabo-musulman.
C’est dire que les graves, les inacceptables débordements d’hier, on était en droit de les redouter, dans un pays de délicat équilibre communautaire tel que le nôtre. Ils étaient possibles, prévisibles sinon probables, dans l’état de vulnérabilité nationale que connaît le Liban débarrassé de la tutelle syrienne mais toujours en proie à une tenace subversion.
Prévisibles oui, ces désordres. Mais guère inévitables, si seulement la bonne foi régnait partout, si les intentions de tous les participants étaient immaculées. Si l’affaire des caricatures sacrilèges n’avait pas donné lieu, ces derniers temps, à des incitations incantatoires à la violence, lesquelles ont contribué à échauffer encore les esprits. Si les organisateurs s’étaient donné la peine de filtrer les adhésions à leur mouvement, d’encadrer, de contrôler la marée humaine qu’ils lâchaient sur le consulat du Danemark. Si à son tour la force publique s’était dotée de moyens suffisants pour contenir la démonstration dans des limites tolérables. Si une fois dépassées, enfoncées ces limites, une fois attaqué un prestigieux lieu de culte, une fois livrés à la furie des casseurs des quartiers résidentiels chrétiens, l’imprévoyante Autorité n’avait pas déclaré forfait, affichant toute l’étendue de son inconsistance. De sa désorganisation. De son impuissance, illustrée par le sidérant spectacle de ces gardiens de l’ordre courant se réfugier… chez l’habitant terrifié.
Les évènements d’hier sont trop énormes pour être couverts – et recouverts, inondés, noyés ! – sous le flot intarissable de condamnations qui a émané des instances spirituelles et politiques musulmanes les plus diverses. On l’a bien vu au fil des derniers malheurs qui se sont abattus sur notre pays : condamner est devenu le sport national, un sport où les champions sont légion. On condamne à l’unisson, on dénonce à qui mieux mieux, mais on le fait seulement après coup : c’est-à-dire après s’être ingénié, par défi ou par coupable complaisance, à réunir toutes les conditions objectives de la désunion dans le malheur. Lequel, pourtant, est le même pour tous, musulmans et chrétiens.
Dans un contexte planétaire qui, par les excès et erreurs des uns et des autres, menace de tourner au trop célèbre choc des civilisations, l’Islam libanais a plus que jamais besoin pourtant de son partenaire chrétien. Celui-ci, d’ailleurs, ne lui a pas ménagé sa compréhension, sa solidarité, son appui dans l’affaire danoise ; et ce n’est certes pas en faisant offense au plus illustre des saints libanais, Maron, que les abjects trublions d’hier pouvaient laver l’outrage fait à Mohammad. Ce n’est pas en se déployant dans Achrafieh comme en territoire ennemi, en traumatisant une paisible population, en ranimant dans les cœurs, dans les tripes et dans les esprits le spectre des lignes de démarcation que ces hordes pouvaient faire honneur à la céleste cause qu’ils prétendaient défendre.
Des provocateurs, comme le veut la formule consacrée, comme le font valoir les responsables consternés ? On veut bien le croire. Mais cela ne rend que plus impérieux et urgent le devoir d’épuration, de désinfection, de désintoxication. La volonté proclamée du régime syrien de jouer l’instabilité permanente à Beyrouth, les afflux d’hommes et d’armements à travers la frontière, les dizaines d’émeutiers syriens et autres identifiés et arrêtés dès hier, la prolifération des organisations suspectes ou notoirement affiliées à l’étranger, les premiers balbutiements d’el-Qaëda sur la scène locale observés depuis peu, tout cela pue la conspiration contre le Liban et son unité nationale. Et fait obligation désormais à l’establishment musulman d’exclure, d’isoler, de neutraliser, d’éradiquer de son environnement tous ces faux soldats de l’arabisme et de l’islam.
La démission du ministre de l’Intérieur, consentie au terme de ce dimanche de folie, relève du strict bon sens. Elle nous donne en effet le sentiment de renouer, après une bien longue rupture, avec les traditions démocratiques, avec cette règle fondamentale, élémentaire, voulant que tout responsable failli doive quitter le pouvoir. Il faudra davantage cependant pour rassurer les Libanais. Car pour admirables de détermination et de courage que puissent être les options politiques de l’équipe Siniora, la sécurité reste la principale préoccupation des citoyens : et la sauvegarde de cette sécurité le premier devoir, la responsabilité la plus naturelle du gouvernement.
Y faire obstacle en invoquant l’insuffisance de l’équipement, en perpétuant le conflit sur les nominations de chefs sécuritaires, ou encore en laissant pourrir dans les tiroirs les enquêtes sur les barbares attentats des derniers mois, ce n’est pas seulement décevoir les espérances du peuple. C’est se rendre complice des saboteurs et des assassins.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Toute manifestation est, par définition, hasardeuse, potentiellement dangereuse. Il n’est rien de plus instable et mouvant en effet, de plus capricieux, de plus hautement inflammable qu’une foule en colère. Et c’est encore plus vrai quand la contestation n’est plus seulement politique ou sociale mais qu’elle revêt un caractère essentiellement religieux. Quand des fidèles descendent par milliers dans la rue pour dénoncer l’affront fait au Prophète, comme cela s’est vu ces derniers jours aux quatre coins du monde arabo-musulman.
C’est dire que les graves, les inacceptables débordements d’hier, on était en droit de les redouter, dans un pays de délicat équilibre communautaire tel que le nôtre. Ils étaient possibles, prévisibles sinon probables, dans l’état de vulnérabilité nationale que connaît le...