Sept semaines. Sept semaines de hijacking. Sept semaines de paralysie institutionnelle. Sept semaines d’accusations de traîtrise en tout genre. Sept semaines de surplace. Sept semaines de tensions. Sept semaines de perdues, comme au temps sinistre des hésitations et des minauderies de Omar Karamé. Sept semaines, c’est-à-dire près de deux mois, pour revenir, finalement, au point de départ, à l’exacte génèse… Revenir au verbe initial qui, s’il avait été bien relu, écrit noir sur blanc dans la déclaration ministérielle, aurait évité que le pays ne s’embourbe encore davantage, à l’heure où la communauté internationale attend qu’il finisse de laver son linge sale pour – c’est un comble – lui venir en aide.
Cela sentait la mise en scène à bout de nez. Et c’était très drôle. Devant les caméras de télévision, Nabih Berry pressait Ali Ammar, en pleine crise lyrique, de poser sa question. S’il ne s’était pas contenu, le très impatient président de la Chambre (qui avait demandé à reculons à ses ministres de boycotter les Conseils des ministres) aurait certainement ajouté à son allez, pose ta question quelque chose dans le genre dépêche-toi, Siniora attend pour répondre et les ministres pour revenir. Et c’est ce qui s’est passé : chaque acteur a parfaitement joué sa partition, les dialogues étaient sus sur le bout des doigts, le décor, les éclairages, le son, les figurants, tout était parfait dans l’hémicycle. Seuls petits détails : le(s) metteur(s) en scène n’étai(en)t pas là, et le texte du premier rôle, Fouad Siniora, était pratiquement copié, presque au mot près, de la déclaration ministérielle.
Peu importe, finalement, l’identité de ce(s) metteur(s) en scène ; ce qui compte, ce qui frappe, ce qui cloche, c’est qu’après avoir suspendu leur participation au gouvernement à cause du tribunal international et de l’élargissement de la commission d’enquête onusienne, les ministres du binôme chiite ont réintégré le cabinet parce que le Premier ministre a dit « nous n’avons jamais appelé et nous n’appellerons jamais la Résistance par un autre nom que Résistance » ; parce que, finalement, il a lu la déclaration ministérielle.
Aucun Libanais n’a jamais dit et aucun Libanais ne dira que le Hezbollah est une milice – parce qu’il ne l’est pas, contrairement aux groupuscules palestiniens radicaux et consorts. Par contre, tous les Libanais diraient, plus ou moins clairement, plus ou moins fort, qu’il est indispensable de définir et de limiter dans l’espace et le temps les armes du parti de Dieu et d’étendre la souveraineté libanaise, par le seul biais du déploiement de l’armée, sur l’ensemble du Liban-Sud. Voilà pourquoi l’indiscutable succès de la majorité au pouvoir et de Fouad Siniora (ils n’ont pas cédé d’un pouce aux exigences chaque fois plus capricieuses et injustifiées du tandem politique chiite, qui a été jusqu’à demander un vote à l’unanimité au Parlement sur le fait que la Résistance n’est pas une milice), comme le geste apparemment de bonne volonté du Hezbollah et d’Amal n’acquerront leur vraie valeur que lorsque débutera le dialogue national parlementaire sur les armes du parti.
En attendant, les questions sur les motivations du Hezb restent d’une absolue légitimité. Pourquoi ? Pourquoi tout cela ? Est-ce une simple et naturelle volonté de ridiculiser ici les résolutions onusiennes et les déclarations de Terjé Roed-Larsen là-bas ? Ou bien, après avoir répondu aux SOS du régime syrien, après avoir vu que la 1644, considérée par les prosyriens comme un succès pour Damas, n’a pas empêché l’escale beyrouthine de Nicolas Michel, après avoir remarqué que l’argument de la qualification de la Résistance n’a pas convaincu leurs bases populaires, se sont-ils retrouvés bloqués, sans savoir comment réintégrer le bercail ? Sachant, surtout, que s’ils persistaient dans leur boycottage ou s’ils démissionnaient, cela pourrait générer une crise de pouvoir qui culminerait par une présidentielle anticipée – chose qu’ils ne veulent absolument pas… Alors, ils ont trouvé un moyen, même aussi gros qu’un nez au milieu d’un visage, pour revenir.
Mais revenir pour quoi ? Dans ce cas-là aussi, le questionnement s’impose. Revenir pour contribuer, en tant que représentants élus d’une frange imposante de Libanais et comme les autres, à la reconstruction du pays, à son incontournable résurrection ? Revenir sur la base de l’indiscutable respect de la Constitution et de la déclaration ministérielle ? Ou bien revenir pour mieux saper ensuite ? Est-ce que le Hezbollah et, dans une (bien) moindre mesure, Amal vont attendre – ou chercher – la moindre mais, cette fois, convaincante excuse pour se retirer de nouveau ? Est-ce qu’ils vont attendre que Damas leur demande de nouveau de créer le désordre sur la scène libanaise ? Beaucoup de choses, des tonnes de dossiers délicats attendent l’Exécutif, qu’ils soient sociaux ou financiers et à commencer par les privatisations, la réforme administrative, les nominations, les relations libano-syriennes et la médiation Sleimane, le budget 2006, le rapport Brammertz en mars/avril, etc. ? Est-ce que ce retour est une espèce de cadeau empoisonné ? Parce que le Hezbollah (et Hassan Nasrallah l’a clairement dit), comme Michel Aoun et comme Sélim Hoss, entre autres, sont favorables à la démission de l’actuel cabinet, à la formation d’un gouvernement d’unité nationale et/ou à la tenue de législatives anticipées qui, selon eux, redonnerait la majorité aux forces du 8 mars et au CPL.
Ces ou bien… ou bien… n’ont rien de réjouissant. Au Hezbollah et au Hezbollah seul de désamalgamer, de casser l’ambiguïté. Ce devoir-là n’est ni moins noble ni moins national que la libération des fermes de Chebaa et des collines de Kfarchouba.
Ziyad MAKHOUL
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Cela sentait la mise en scène à bout de nez. Et c’était très drôle. Devant les caméras...