L’électrochoc électoral de cette semaine, reconnaissons que nul ne l’avait vu venir, pas plus un Fateh trop confortablement installé depuis quarante ans aux commandes que les cassandres qui font profession de tout prévoir – quitte par la suite à expliquer fort doctement pourquoi ils s’étaient trompés… Aujourd’hui, les chiffres sont là, implacables dans leur logique : au grand jeu démocratique, les Palestiniens ont participé dans leur immense majorité (78 pour cent, ce n’est pas peu) et 76 représentants du Mouvement de la résistance islamique siégeront désormais dans la nouvelle assemblée de 132 membres. Et il serait injuste de critiquer un choix dont on leur avait laissé l’entière liberté. Pour le reste, ce serait faire preuve de charité que d’abandonner provisoirement à leur délire, que l’on espère passager, hommes politiques et observateurs qui s’obstinent à ne voir dans le Hamas qu’un rassemblement plutôt hétéroclite d’hommes brandissant d’une main le Coran et de l’autre le Kalachnikov. Comment ne pas comprendre qu’en pareil cas, il faut savoir raison garder et se rendre à l’évidence : en terre d’Orient, on sait dissocier, le moment venu, le verbe de l’acte.
Tout autant que l’avènement d’une nouvelle caste dirigeante, le scrutin du 25 janvier aura sonné le glas d’une ère, celle de Yasser Arafat et de ses héritiers, marquée par la gabegie, le népotisme et des erreurs dans la gestion d’une négociation qui, en dix ans, n’a produit que des résultats négatifs. Il reste cependant difficile aujourd’hui de renoncer à un processus, tout laborieux qu’il soit, dans lequel trop de parties sont engagées et que tout le monde espère voir déboucher sur la paix. Pour autant, dira-t-on que le gouvernement appelé demain à être formé poursuivra l’œuvre entreprise par ses prédécesseurs ? Le Yediot Aharonot avait eu l’idée, à la veille des législatives palestiniennes, d’organiser un sondage d’opinion auprès de ses lecteurs. Le résultat en est édifiant : près de la moitié des personnes interrogées estimaient nécessaire de poursuivre le dialogue en cas de victoire des radicaux. Évidemment, tel n’est pas l’avis d’un Benjamin Nenatyahu qui, catastrophé, trouve maintenant des accents romains pour clamer : « Les talibans sont à nos portes ! » En espérant rameuter du coup ces Israéliens qui hésitent encore à voter pour lui en mars prochain.
Mais la palme de l’affolement revient sans conteste aux membres du quartette, parrain de la « feuille de route » et grand pourvoyeur de fonds à l’Autorité palestinienne. Dès mercredi soir, en effet, l’Onusien Kofi Annan, l’Européen Javier Solana, le Russe Serguei Lavrov et l’Américaine Condoleezza Rice se trouvaient engagés dans un interminable entretien téléphonique pour éviter de monter à l’assaut de la nouvelle forteresse islamique en rangs épars. C’est ainsi que l’on a eu droit à des contorsions sémantiques du plus bel effet, comme cette déclaration de la secrétaire d’État américaine applaudissant au désir de paix des Palestiniens et dans le même temps condamnant le choix qui venait d’être fait, ou encore à cette menace de fermer le robinet de l’aide européenne. Il n’est pas permis de douter que les uns et les autres sauront revenir à de plus sages sentiments, une fois qu’il leur sera loisible d’avoir de la situation une vision moins manichéenne. Il leur faudra convenir alors, et le plus tôt serait le mieux pour tous, que la raison de la déferlante islamiste est à rechercher dans l’ardente croisade yankee en faveur de la démocratie et dans les grandioses, quoiqu’un peu hâtifs, desseins pour un Grand Moyen-Orient.
Khaled Mechaal, Ismaïl Haniyeh et leurs compagnons, on peut en être quasi certains, ne vont pas tarder à comprendre que leurs électeurs attendent d’eux des logements, de l’emploi et la sécurité. Bien sûr que le démantèlement de quelques colonies sauvages ne suffiront pas à calmer les ardeurs guerrières des kamikazes, du moins tant que se poursuivra la construction du mur de la honte et que l’État hébreu continuera à finasser. Il faudra attendre l’issue des législatives appelées à se dérouler dans deux mois en Israël, peut-être aussi le sort d’Ariel Sharon, pour que chaque camp soit fixé sur les intentions de la partie adverse. Tout en se préparant non point au pire mais au plus raisonnable, puisque – c’est Nelson Mandela qui le disait – c’est avec son ennemi que l’on œuvre à faire la paix. Il suffirait pour commencer d’un geste, comme le respect de facto d’une trêve.
C’est peu, dira-t-on. C’est déjà beaucoup dans l’état d’ébullition où se trouve le Proche-Orient.
Christian MERVILLE
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