L’hospitalité arabe est proprement proverbiale. Aller s’abriter en effet sous la tente d’autrui, s’agirait-il même de votre pire ennemi, vous garantit en principe la sécurité absolue, en même temps que le gîte et le couvert. Et d’une certaine manière, cela fait de vous l’obligé de celui qui vous accueille. C’est chevaleresque, c’est admirable, cela a donné même lieu à maintes superproductions hollywoodiennes. C’est beaucoup moins joli toutefois, quand la politique s’en mêle.
Dans quelle mesure les corps judiciaires sont-ils véritablement dédiés à la cause du droit, dans cette partie du monde où prévalent l’arbitraire et le déni des libertés publiques ? Les barreaux arabes sont-ils tous en mesure de contredire les injonctions des gouvernements ? Sont-ils absolument tenus de se soumettre à la raison d’État : de partager, en l’occurrence, cette peur panique qu’inspire aux présidents et monarques le spectre d’une déstabilisation de la dictature syrienne, de l’appel du vide, d’un chaos susceptible de s’étendre jusqu ’aux portes de leurs magnifiques palais ?
C’est la somme de toutes ces impuissances qu’incarne cette Union des avocats arabes qui, passant outre aux consultations d’usage comme aux règles de la courtoisie les plus élémentaires, a retenu Damas pour la réunion de son 22e congrès. Un choix littéralement renversant puisque, ne serait-ce que l’espace de trois jours, il a fait de Damas la capitale du droit arabe alors même que le régime syrien fait figure de premier suspect, sinon d’accusé, dans l’affaire Hariri. Pire encore, c’était là un choix carrément inamical pour le Liban qui continue d’être l’objet de vicieuses entreprises de subversion, déployées au grand jour de surcroît. Nos distingués avocats arabes n’ayant pas cru bon de s’attarder à de telles vétilles lors de l’établissement de l’ordre du jour, ils ne pouvaient raisonnablement escompter la participation des Ordres de Beyrouth et de Tripoli. En boycottant les travaux, ces derniers n’ont pas seulement sauvé l’honneur : ils ont rappelé à l’attention de leurs collègues la souveraine, l’inaliénable primauté du droit.
Samedi dernier, les congressistes de Damas applaudissaient aux énormités que leur avait réservées le président syrien : délimiter la frontière avec le Liban, notamment dans le secteur ultrasensible des fermes de Chebaa, c’est rendre service à Israël ; l’actuelle balance des forces politiques au Liban n’est qu’un phénomène passager ; quant à l’enquête internationale sur l’assassinat de Rafic Hariri, elle est frauduleuse et truquée.
Et à peu de choses près, ce sont les mêmes outrances, drapées cette fois dans une bien mince abaya juridique, que l’on retrouve dans le communiqué final de l’Union, publié hier. Car les avocats arabes demandent que soient démasqués, en bases de critères professionnels, les véritables assassins de Hariri : les véritables, on a bien lu, c’est-à-dire pas les assassins que l’on croit. Voilà qui revient à blanchir cavalièrement d’office, sans discussion aucune, les autorités syriennes : à balayer d’un très peu professionnel effet de manche tout le faisceau de présomptions désignant pourtant celles-ci. La pistache sur le peu engageant baklawa, c’est que l’Union, dans sa touchante sollicitude, reprend à son compte le cynique chantage à la quiétude interne de notre pays : celle-ci se trouvant menacée, en effet, par toutes ces accusations sans preuves.
Une aussi fruste conception du droit est, à l’évidence, l’ultime flèche décochée contre Detlev Mehlis, que Damas s’est acharné à discréditer tout au long de sa mission. Mais c’est une flèche de carton-pâte. Car ni les grossières rétractations de témoins, ni les accablantes déclarations publiques du procureur allemand, ni les fuites à la presse qu’on lui a attribuées ne pourront rien changer à ce fait imparable irréversible : les preuves convergentes (ce sont là ses propres termes) accumulées par Mehlis sont d’ores et déjà endossées par l’ONU. Elles ont même fourni matière à plus d’une résolution du Conseil de sécurité.
Et si le style c’est l’homme, s’il est tout à fait normal que le magistrat belge Serge Brammertz marque de son empreinte personnelle l’enquête dont il a désormais la charge, c’est la même recherche impartiale et indépendante de la vérité qui est implacablement appelée à se poursuivre. Et ce n’est certes pas à l’aune des juristes de fortune, tels ceux rassemblés le week-end dernier à Damas, que seront jugés… les juges.
Issa GORAIEB
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Dans quelle mesure les corps judiciaires sont-ils véritablement dédiés à la cause du droit, dans cette partie du monde où prévalent l’arbitraire et le déni des libertés publiques ? Les barreaux arabes sont-ils tous en mesure de contredire les injonctions des gouvernements ? Sont-ils absolument tenus de se soumettre à la...