De deux choses l’une : ou bien Nabih Berry a été possédé, envoûté, hypnotisé par l’un ou l’autre des ténors de l’alliance du 14 mars, qui n’a pas hésité, pour la bonne cause, à investir le corps et les cordes vocales du n°2 de l’État et à s’exprimer par sa voix, façon Frankenstein ou L’Exorciste ; ou bien Nabih Berry est tout à fait lui-même, pleinement conscient de ce qu’il dit, de ce qu’il fait, des hoquets de surprise qu’il va entraîner. Alors, de deux choses l’une : ou bien Nabih Berry joue son plus grand rôle, en parfait showman ou alors au sein d’une partition minutieusement rédigée entre Damas, Téhéran et la banlieue sud ; ou bien Nabih Berry est… sincère. Dans ce cas encore, de deux choses l’une : ou bien Nabih Berry a en tête des éléments que lui seul détient, une vision que lui seul connaît, un orgueil que lui seul peut satisfaire ; ou bien il a été frappé par la lumière, l’évidence, une vérité – un peu tard, certes, mais ce n’est jamais trop tard... Dans tous les cas, Nabih Berry, comme il l’a toujours fait, comme il le fait et comme il le fera toujours, agit, en véritable animal politique, uniquement en fonction de ses intérêts.
Et ses intérêts, visiblement, lui ont commandé de tenir hier un discours époustouflant à la délégation du Courant du futur venue l’écouter à Aïn el-Tiné. Époustouflant dans le sens où les positions qu’il a adoptées sont exactement celles, à une ou deux petites exceptions, de la majorité au pouvoir en général, de son porte-parole, le Premier ministre Fouad Siniora, en particulier.
À propos des relations libano-syriennes : Nabih Berry est pour des relations diplomatiques et un tracé des frontières ; il a même repris à son compte la fameuse phrase qui aurait valu à Rafic Hariri d’être assassiné : « Le Liban ne se gouverne pas à partir de la Syrie ni contre elle. » À propos des armes palestiniennes, hors et dans les camps. À propos de la nécessité d’un tribunal international. À propos de l’urgence d’un retour des ministres du binôme chiite au sein du gouvernement. À propos, surtout, des armes du Hezbollah ; d’une autre nécessité, incontournable, celle de définir dans l’espace et dans le temps les armes de la Résistance – donc du Hezbollah…
A-t-on demandé au président de la Chambre, celui qui a osé parler, en l’an 2000, à partir de Bkerké, d’un redéploiement syrien et d’un éventuel rééquilibrage, avant de se faire taper lourdement sur les doigts par Anjar/Damas, lui a-t-on demandé de tenir un double langage, de dire à l’alliance du 14 mars ce qu’elle a envie d’entendre ? Peut-être, même si l’intérêt d’une telle démarche paraît légèrement abscons. Ce qui semble bien plus plausible, c’est que Nabih Berry pourrait réfléchir à moyen ou à long terme, ne pas exclure un net rétrécissement du champ de manœuvres syriennes (et irano-syriennes), un affaiblissement, donc, du Hezbollah ; ce Hezbollah sans lequel il n’aurait pas pu ne serait-ce que rêver de revoir pour la quatrième fois son cher perchoir, ce Hezbollah qui l’écrase(rait) en deux temps et trois mouvements sur le plan de la popularité dans son cher Liban-Sud, ce Hezbollah qui l’a délesté de son leadership chiite, qui l’empêche d’intervenir, via ses ministres, dans ce qu’il apprécie plus que tout, son cher Exécutif.
En bon renifleur de vents, Nabih Berry, en adoptant presque à la lettre les revendications du 14 mars, pourrait être en train de se préparer une issue de secours, de se redonner une identité (politique) certaine au sein du tandem qu’il forme avec le Hezbollah (et dans lequel il a fini par se diluer), tout en n’oubliant pas qu’il peut ainsi prétendre rassembler autour de lui tous les déçus du Hezb (même s’ils ne sont pas nombreux) et, surtout, les chiites de la troisième voie. Prendre à son compte l’invitation à venir se blottir dans les bras chauds du 14 mars que la majorité au pouvoir avait lancée pendant des mois, vainement, à l’adresse du parti de Dieu.
Ce faisant, Nabih Berry couperait radicalement l’herbe sous les pieds du Hezb, qui ne pourra plus hurler à la marginalisation d’une communauté, puisque Amal dispose pratiquement du même nombre de députés et de ministres que la formation de Hassan Nasrallah. Ce faisant, Nabih Berry jouirait plus ou moins du même statut que Saad Hariri, Walid Joumblatt, Marwan Hamadé, Nayla Moawad, ou les autres : il aurait la considération des Libanais tout en intégrant illico la liste des personnes les plus menacées au Liban. Tout a un prix. Surtout que les prochaines législatives sont encore, en principe, éloignées. Et que d’ici là, beaucoup de choses pourraient changer.
Sacré Nabih Berry… Et dire que tout cela peut n’être que du jeu…
Ziyad MAKHOUL
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