L’une, The American Civil Liberties Union, a ses quartiers généraux à Detroit ; l’autre, The Center for Constitutional Rights, est établie à Manhattan. Les deux associations viennent d’actionner en justice l’homme le plus puissant de la planète, le président George Walker Bush, accusé d’avoir violé la Constitution américaine en autorisant des écoutes clandestines sur le sol national. Les dix personnes visées par cette opération appartiennent au monde du barreau, de la presse, de la politique et de l’enseignement universitaire. En elle-même, la démarche n’a rien de surprenant. Il est arrivé par le passé que des groupes, parfois même de simples citoyens, saisissent les tribunaux, pour les sujets les plus divers, de plaintes contre des instances dirigeantes. Cette fois, les deux initiatives sont prises à la veille de l’anniversaire de la réélection du chef de l’Exécutif et en une année qui verra se tenir, en novembre, ces fameuses « mid-term elections » d’autant plus redoutées qu’elles semblent incertaines, en tout cas déterminantes pour la physionomie du Congrès appelé à en émerger.
Le débat ainsi ouvert sur les libertés civiles réveille dans les esprits de vieux souvenirs remontant aux pires années soixante et soixante-dix, quand la toute-puissante (et ultrasecrète) National Security Agency assumait le rôle éminemment déplaisant de Big Brother. De plus, on découvre aujourd’hui que cette fonction, réactivée au lendemain du 11 septembre, n’avait pas eu que des résultats heureux. Le Federal Bureau of Investigation, sans doute gêné par la concurrence à lui livrée, se fait un malin plaisir désormais de dénoncer « un torrent d’informations inutiles » qui ont freiné son action. Quand on sait que là aussi, c’est sur l’ordre exprès de la Maison-Blanche que la NSA s’était remise à pratiquer un zèle aussi intempestif, on réalise à quel point la situation est délicate pour le successeur de Bill Clinton et pour son équipe de néoconservateurs. Les stratèges, l’inamovible Karl Rove en tête, vont tenter dans les semaines à venir d’arrêter une ligne de conduite susceptible de permettre à leur chef d’éviter une année aussi catastrophique que celle de 2005, qui avait vu la grogne monter contre la guerre en Irak, la popularité de l’Administration républicaine atteindre la cote d’alerte et les scandales se multiplier à un rythme exponentiel, depuis celui de la prison d’Abou Ghraib jusqu’au plus récent : le procès en corruption du lobbyiste John Abramoff, dont les retombées ont éclaboussé jusqu’au chef de la majorité à la Chambre des représentants, le Texan Tom DeLay. La presse s’est amusée à établir une liste de 34 affaires, « dont la moins importante, écrit un journal, dépasse en gravité le dossier Whitewater ».
Le plus grave, c’est que le Grand Old Party paraît, à une période cruciale pour le pays, à bout de souffle et surtout d’imagination, incapable de retrouver la gloire qui fut la sienne au temps de Ronald Reagan, par exemple, et de tenir à l’adresse de l’opinion publique un discours résolument rénovateur. Cette semaine, l’hebdomadaire Time s’interroge sur la possibilité de « nettoyer l’éléphant » (emblème du parti). Pour certains caciques qui avaient contribué à mettre en selle le président, il y a tout à craindre du périlleux exercice représenté par le message sur l’état de l’Union, prévu pour le 31 janvier. En cette année où elle célèbre le 300e anniversaire de la naissance de l’un de ses pères fondateurs, Benjamin Franklin, l’Amérique aime se rappeler – comme pour se consoler de la médiocrité de ses politiciens actuels – une de ses phrases : « Le Nouveau Monde juge un être humain par ce qu’il peut faire, non par ce qu’il est. » Force est de constater que, sur ce plan, le bilan de l’actuel occupant de la Chambre ovale est plus que mince, alors que s’épaissit la pile de dossiers épineux pour lesquels il a peu de chance d’apporter des solutions. Et quand bien même il serait capable de le faire, le revers de la médaille pourrait se révéler lourd de menaces. Ainsi, sur le plan intérieur, de la réduction d’impôts, dont l’effet boomerang est qu’elle provoquera des coupes sombres dans les projets sociaux. Ou bien du bras de fer avec l’Iran et la Corée du Nord sur le nucléaire qui ne saurait, sans risque majeur, déboucher sur une confrontation militaire. Ou encore sur l’instauration au Proche-Orient d’un système démocratique dont les effets tardent toujours à se faire sentir dans le seul Irak, alors que la présence américaine ne peut s’éterniser et qu’un retrait serait proprement catastrophique. Sans parler du dossier israélo-palestinien, des rapports avec l’Europe, mais aussi avec cette zone latine qui donne de plus en plus dans un antiaméricanisme effréné.
Diagnostic d’un politologue yankee : la nation souffre du syndrome communément appelé « scandal fatigue », autrement dit d’un désintérêt grandissant pour la chose publique. C’est peut-être là ce qu’on peut souhaiter de mieux… pour le reste du monde.
Christian MERVILLE
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