Le procédé est simple, il est vieux comme le monde et il a été immortalisé par d’innombrables polars et autres films noirs : le commerçant, petit ou gros, paie régulièrement l’impôt, et il a la paix ; qu’il refuse par contre de cracher au bassinet, et les ennuis se mettent à pleuvoir, allant du dynamitage de la boutique au châtiment suprême, la mort. Le message est on ne peut plus clair : c’est de toute évidence contre lui-même, régnant en maître absolu sur ce qui est son territoire, sa chasse gardée, que le serviable protecteur s’engage en réalité à vous protéger ; et tant pis pour vous si vous êtes trop bête et n’avez rien compris.
En politique – et en géopolitique –, le racket à la protection se décline pudiquement en arrangement de sécurité : plus exactement en chantage à la sécurité, celui-là même qui, telle une malédiction, poursuit notre pays. Comme dans les bas-fonds, fauteur de troubles et pacificateur, pyromane et pompier ne font jamais qu’un. De surcroît, et non content de vous piller proprement, l’assureur se paie sur votre souveraineté, vos traditions démocratiques et même votre identité nationale, celle-ci se trouvant réduite au rang de simple composante d’un même et glorieux peuple, artificiellement parqué dans deux États distincts par les puissances coloniales. À cette sécurité arbitraire et sélective – une sécurité finalement mensongère, car déniée bien entendu aux contestataires –, on sait comment le Liban étatique en était peu à peu venu à sacrifier tout le reste.
Par une sanglante ironie, c’est sur ce terrain précis qu’a fini par capoter la tutelle. Celle-ci n’aura pas survécu en effet à l’assassinat de Rafic Hariri ; plus grave encore, les secousses récurrentes du séisme n’ont sans doute pas fini d’ébranler sur ses bases jusqu’au régime syrien lui-même. Universellement tenue pour premier suspect, sinon carrément pour coupable, la Syrie aurait été bien inspirée, pourtant, d’œuvrer à limiter les dégâts : à sauver les meubles en acceptant de coopérer pleinement avec l’enquête internationale comme l’y enjoignait toute une salve de résolutions de l’ONU. Par crainte du chaos que pourrait entraîner un effondrement du régime Assad, le monde aurait pu s’accommoder en effet de quelques boucs émissaires parmi les éléments les plus sinistrement marqués du régime. Or, c’est une tout autre voie – celle de l’obstruction, de la déstabilisation, de la menace très peu voilée – qu’a choisie, jusqu’à nouvel ordre, Damas.
On n’en retiendra pour preuve que cette fantasmagorique proposition de coopération sécuritaire avancée il y a quelques jours par la Syrie, et qui nous a été gracieusement convoyée par les médiateurs égyptien et saoudien. Incroyable d’outrecuidance, d’illogisme et finalement de stupidité est cette idée, qui a provoqué d’ailleurs un salutaire rapprochement entre les partenaires du 14 mars. On voit mal, pour commencer, quelle sorte de coopération pourrait seulement être possible entre une victime et celui en qui elle voit son tourmenteur : et qui plus est un tourmenteur se refusant obstinément à faire amende honorable. Le plus choquant cependant, c’est le trouble message qui sous-tend l’offre de Damas et qui équivaut à un cynique mais bien maladroit aveu de culpabilité.
Museler la presse, semble dire en effet ce message, se réaligner sur Damas en matière de politique étrangère, rétablir l’harmonie entre services locaux et moukhabarate syriens, c’est pour le Liban s’acheter une garantie de sécurité, une solide police d’assurance ; et repousser la généreuse offre, c’est s’exposer à de nouvelles et effroyables secousses, c’est voir se poursuivre les infiltrations d’hommes et de matériel de guerre à travers la frontière, tels les extrémistes palestiniens barricadés hors des camps, tels encore ces treize activistes d’el-Qaëda qui viennent de nous être parachutés comme par hasard et dont l’arrestation a été annoncée hier.
Reste à élucider un effarant mystère : comment les chefs des trois principaux pays arabes de la région ont-ils pu consacrer autant de temps en palabres et en déplacements aériens à d’aussi extravagants échafaudages, à d’aussi vaines gesticulations ?
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