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Actualités - Opinion

Le brouillard en héritage

Érigée en règle de vie, l’outrance appelle inévitablement, à l’heure de la mort, des jugements non moins absolus. Il en va ainsi d’Ariel Sharon. Brute sanglante pour le commun des Arabes, sa disparition de la scène ne laisse pas cependant d’inquiéter les gouvernements de la région : dans l’état de déliquescence et d’impuissance où se trouve le monde arabe, la peur de l’inconnu, la hantise du pire l’emportent en effet sur les vicissitudes du présent. Dans maintes et influentes capitales en revanche, c’est le souvenir d’un ineffable archange de paix qu’avec plus ou moins de conviction on veut garder du Premier ministre israélien. Et pour compliquer encore le tableau, le moribond est poursuivi jusque dans son agonie comateuse par les malédictions des populations de Cisjordanie et Gaza, mais aussi des extrémistes juifs : les premiers ne lui pardonnent pas sa monstrueuse boulimie de Palestine ; et c’est pour n’avoir pas achevé de dévorer toute la Palestine que les seconds le condamnent sans appel. Bête de guerre, Ariel Sharon a été de tous les rounds militaires qui ont opposé l’État hébreu à ses voisins arabes. À l’exemple du général borgne Moshe Dayan, ce sont ses lauriers recueillis sur les champs de bataille qui lui ont frayé une voie royale en politique. Si Dayan avait la mauvaise habitude de chaparder les trésors archéologiques, Arik, lui, était loin de dédaigner combines, magouilles et autres commissions. Il a néanmoins survécu à tous les scandales financiers, comme il avait su faire oublier l’horreur de Sabra-Chatila et le flot de faux renseignements dont il avait inondé son propre chef de gouvernement, Menahem Begin, lors de l’invasion du Liban. Son come-back tenait à une nouvelle guerre, la der des der : cette intifada palestinienne qu’il provoqua sciemment, délibérément, en allant se pavaner sur l’esplanade de la Mosquée al-Aqsa, et dont il parvint à convaincre les électeurs israéliens qu’il était le seul homme capable de la mater. La seconde chance de Sharon, ce fut une Amérique profondément blessée et traumatisée par les attentats terroristes de 2001 ; ce fut un George W. Bush s’en allant guerroyer en Afghanistan puis en Irak et choyant à l’excès le précieux allié israélien : États-Unis-Israël, même combat, l’impératif de sécurité autorisant tous les abus, primant sur tout le reste. Non contente de cautionner les réalités de la colonisation en Cisjordanie, l’Administration US a pratiquement laissé à l’interprétation de Sharon la fameuse feuille de route, pourtant assortie de garanties internationales, et déjà en retrait par rapport à l’accord israélo-palestinien d’Oslo. L’impitoyable écraseur d’intifadas pouvait-il devenir un jour l’homme capable d’instaurer la paix, ce De Gaulle juif attendu comme le messie et usant de son énorme ascendant pour imposer aux siens les nécessaires renoncements qu’impliquait un règlement global ? Faute de mieux sans doute, c’est ce qu’ont paru croire les puissances saluant à l’unisson la démarche courageuse qu’était le retrait unilatéral de la bande de Gaza opéré l’été dernier. Le fait est qu’en ordonnant l’évacuation de ce qui était devenu, ne l’oublions pas, un ingérable coupe-gorge, Ariel Sharon a réédité – en Palestine cette fois – le précédent du Sinaï. Conspué et même menacé par les ultras, il a dû fonder un nouveau parti à prétentions centristes. Mais on ne saurait oublier que dans l’esprit de son auteur (et il ne s’est pas fait faute de le claironner), ce retrait n’avait d’autre finalité que de consolider l’emprise d’Israël sur le gros de la Cisjordanie. Quel que soit le futur chef d’Israël, on n’a probablement pas fini de voir se succéder les feuilles de route. Car ce n’est pas un itinéraire de paix inaccompli que laisse derrière lui le moribond, mais un parcours erratique et violent sur lequel plane, de surcroît, une brume épaisse. Un bulldozer pour la paix vraiment, Ariel Sharon ? Doucement, les pleureuses : c’est à édifier des murailles d’une autre ère, non à les abattre, que s’affairait aux dernières nouvelles cet engin-là. Issa Goraieb
Érigée en règle de vie, l’outrance appelle inévitablement, à l’heure de la mort, des jugements non moins absolus. Il en va ainsi d’Ariel Sharon.

Brute sanglante pour le commun des Arabes, sa disparition de la scène ne laisse pas cependant d’inquiéter les gouvernements de la région : dans l’état de déliquescence et d’impuissance où se trouve le monde arabe, la peur de l’inconnu, la hantise du pire l’emportent en effet sur les vicissitudes du présent. Dans maintes et influentes capitales en revanche, c’est le souvenir d’un ineffable archange de paix qu’avec plus ou moins de conviction on veut garder du Premier ministre israélien. Et pour compliquer encore le tableau, le moribond est poursuivi jusque dans son agonie comateuse par les malédictions des populations de Cisjordanie et Gaza, mais aussi des...