Rappelez-vous le grand choc pétrolier de 1973, les interminables files d’attente devant les stations d’essence, l’inquiétude de l’Occident et la perspective d’un effondrement économique que d’aucuns donnaient pour imminent. Eh bien, rien à voir avec la situation présente et pas seulement parce que, cette fois, il s’agit de gaz, de rapports entre deux États, l’un ayant été, en d’autres temps, le serf et l’autre le suzerain, et bien plus que de gros sous, d’une affaire politique. À quoi vient s’ajouter, fort mal à propos, la flambée des cours, qui ont quadruplé en l’espace de quelques mois.
Des chiffres d’abord. Jusqu’à dimanche dernier, la Russie facturait 50 dollars les mille mètres cubes de gaz fourni à l’Ukraine et pratiquait une échelle des prix pour le moins mobile : ainsi l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie bénéficiaient d’un traitement de faveur (110 dollars), les Républiques baltes étaient plus mal logées (120-125 dollars), le tarif passant à 47 dollars pour l’heureuse Biélorussie mais à 160 pour la malheureuse Moldavie. L’accord avec Kiev, censé courir jusqu’en 2009, avait été conclu en 2004, à la veille d’une campagne pour l’élection présidentielle qui s’annonçait serrée et qui avait débouché sur la défaite du candidat de Moscou, Victor Ianoukovitch, opposé à Victor Iouchtchenko, ardent partisan de l’arrimage de son pays à l’Europe des Vingt-Cinq et de l’adhésion à l’OTAN. Des ambitions qui n’ont pas l’heur de plaire au successeur de Boris Eltsine, un nostalgique de l’époque où les marches de l’empire étaient fermement tenues en main et où il n’était pas permis de lorgner au-delà des quelques verstes qui marquaient des frontières d’ailleurs arbitrairement délimitées.
Le problème, on l’avait compris dès le premier jour, n’avait rien à voir avec l’économie, mais résultait d’un mouvement d’humeur. Ce n’est pas, pense-t-on sur les rives de la Moskova, parce que le glacis soviétique a fondu que l’ex-URSS n’est plus qu’une puissance de taille moyenne, située quelque part sur l’échelle de grandeur entre la Finlande et l’ancienne Yougoslavie. Un tel raisonnement explique le retour en force de l’ancien KGB – les services d’espionnage auxquels appartenait un certain colonel Vladimir Poutine. Aussi, plutôt que d’attendre l’occasion, a-t-on eu recours au prétexte d’un « gasjacking ». Le détournement aurait été effectué au détriment de l’Europe, ce que conteste l’accusé, lequel fait valoir que ce qu’il puisait dans le pipeline alimentant le Vieux Continent c’était la part qui lui revenait du combustible fourni par le Turkménistan et transitant à travers ce même oléoduc. Le nouveau chapitre ouvert mardi dans cet étrange feuilleton devait prouver que les accusations russes étaient fondées.
Réglé provisoirement – il est presque certain que des crises surgiront dans les mois à venir, avec d’autres fiefs et pour d’autres motifs –, le conflit pose avec une acuité soudaine le problème des fournitures de carburant partout dans le monde. Avec des réserves officielles de l’ordre de 48 trillions de mètres cubes, soit près du tiers des gisements répertoriés, la Russie demeure le premier fournisseur mondial, suivie par l’Iran et Qatar. Placé au service d’une ambition que certains jugeront démesurée, une telle richesse peut s’avérer un redoutable instrument de domination mais aussi une fragile arme à double tranchant car, contrairement au pétrole qui emprunte les océans, le méthane voyage à travers un réseau de conduites terrestres qui peuvent transiter par plusieurs pays. D’où le recours à Gazprom, organisme d’État, pour tenter d’obtenir des concessions politiques en même temps que de précieuses devises, de préférence ces dollars dont l’attrait est bien plus alléchant que les roubles. Se trouvera-t-il quelqu’un pour le reprocher à une nation qui n’en finit pas de se secouer après avoir émergé des limbes socialistes.
Bien que l’alimentation du marché demeure soumise à de nombreux aléas, ainsi que vient de le prouver la crise de cette semaine, l’Agence internationale de l’énergie n’a pas jugé nécessaire d’inviter ses membres à constituer des stocks stratégiques, comme c’est le cas pour le pétrole. Tout au plus existe-t-il des réserves dites d’ajustement dont l’importance diffère d’un pays à l’autre. La situation est appelée à changer car les centrales électriques abandonnent progressivement l’or noir au profit du gaz, moins polluant et d’un rendement supérieur.
Pour une fois unanimes, les spécialistes ont tenu hier à rassurer les habitants de la planète Terre, inquiets à la perspective de se retrouver dans le noir et grelottant de froid. Il n’y a pas lieu, ont-ils décrété, de craindre une crise comme celle survenue il y a près d’un tiers de siècle. Sans pour autant préciser la durée de cette garantie.
Christian MERVILLE
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Des chiffres d’abord. Jusqu’à dimanche dernier, la Russie facturait 50 dollars les mille mètres cubes de gaz fourni à l’Ukraine et pratiquait une échelle des prix pour le moins mobile : ainsi...