Sur le fil des agences de presse en ce lendemain de Noël, un même titre : « Onze personnes, dont huit policiers, tuées dans des attaques. » À Bohrouz, l’assaut contre un poste de contrôle a été lancé aux cris de « Allah Akbar ». Dans le nord de la capitale, un professeur d’université a été abattu devant son domicile. La veille, dimanche 25 décembre, l’explosion de plusieurs bombes au passage d’un convoi militaire a fait deux victimes, des marines du corps expéditionnaire américain, portant le total des pertes US en trente-trois mois de guerre à 2 168. Une journée comme les autres dans un voyage au bout de l’horreur qui n’est pas près de se terminer.
Que pense de tout cela le secrétaire à la Défense ? La guerre, a-t-il dit à l’issue d’une tournée de deux jours à Bagdad, Falloujah, Balad et Mossoul, est entrée dans une nouvelle phase. Explication, selon lui : de « forces occupantes », les Américains sont passés au statut de « forces de soutien ». Il est certain que l’Irakien lambda saura apprécier à sa juste valeur cette subtile distinction et qu’il s’en sentira soulagé. Plus sérieusement, les effectifs des unités combattantes vont être réduits bientôt de deux brigades, soit 7 000 hommes. Légère ombre au tableau : sur ce point précis, les généraux n’ont pas pris la peine d’accorder leurs violons. George Casey, commandant du corps expéditionnaire, se dit convaincu que l’on tombera dans quelques semaines sous la barre des 130 000 GI. Le chef d’état-major interarmes, Peter Pace, a aussitôt entrepris de mettre un bémol à l’optimisme de son subordonné. Pour peu que l’insurrection se poursuive, l’Amérique pourrait être amenée à accroître son engagement plutôt qu’à le réduire, a-t-il confié à la chaîne de télévision Fox. Et cette confidence, lâchée à contrecœur : « Les gens veulent nous voir partir le plus tôt possible. » Là-dessus, les sondages sont particulièrement éloquents, indiquant que les deux tiers des Irakiens se prononcent contre la présence yankee et 60 pour cent désapprouvent la manière dont la guerre est menée.
À Washington, stratèges et politiques comptaient sur la consultation populaire de la mi-décembre pour arrêter leur prochaine décision. La bonne nouvelle est venue de la participation (relativement) massive de l’électorat sunnite. La mauvaise nouvelle aura consisté en cette contestation déclenchée aussitôt après et qui se poursuit dans le tristement célèbre triangle, alors même que les résultats définitifs du scrutin n’ont pas été publiés. Sortant pour une rare fois du silence qu’il observe depuis son départ du département d’État, Colin Powell affiche son inquiétude à la perspective – qui semble devoir se préciser – de l’émergence d’une majorité fortement fondamentaliste. « Nous allons peut-être passer un très mauvais moment, a-t-il estimé sur la chaîne ABC, et cela pourrait déboucher sur une guerre civile. »
C’est sans doute pour conjurer cette menace que le régime en place, les Kurdes Jalal Talabani et Massoud Barzani en tête, s’emploie à tenter de mettre sur pied un gouvernement d’union nationale, une idée soutenue par le leader sunnite Saleh Motlaq, qui y voit « une façon de réparer l’injustice subie par certains » du fait, pense-t-il – imité en cela par de nombreux autres dirigeants de la communauté –, de la falsification des chiffres des récentes législatives. L’idée est appelée à faire son chemin mais rien pour l’heure n’indique qu’elle pourrait se concrétiser dans un avenir proche. Les rancœurs accumulées au fil des années sont bien trop grandes, tout comme les appréhensions des uns et des autres, et trop aiguisés les appétits pour que la formule voie le jour avant que chaque camp n’ait épuisé son arsenal de conditions dans le grand marchandage à venir sur les principaux portefeuilles à pourvoir. C’est que les barrières interethniques sont loin d’être tombées, même si, par moments, les invectives habituelles ont cédé la place à un ton plus mesuré.
Malgré tout, les meilleures (ou, plus souvent, les moins avouables) intentions continuent de se heurter à des habitudes encore solidement ancrées dans les mœurs. Ainsi de la fameuse « tips line » dont les Américains attendaient tant et dont les résultats ont été plutôt décevants. « Vous pouvez demeurer anonyme, mais, s’il vous plaît, ne restez pas silencieux », conseillaient les panneaux invitant la population à dénoncer les insurgés. Encouragée par la promesse de primes en espèces, la délation a rapidement pris une tournure confessionnelle, ethnique ou tribale qui en a faussé les résultats.
Oubliant son habituel bellicisme, Donald Rumsfeld a lancé à l’adresse des journalistes, peu avant son retour à Washington : « Les autres nations attendent du prochain gouvernement qu’il gouverne au centre et qu’il soit inclusif. » Elles risquent d’attendre longtemps.
Christian MERVILLE
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Que pense de tout cela le secrétaire à la Défense ? La guerre, a-t-il dit à l’issue d’une tournée de deux jours à Bagdad, Falloujah, Balad et...