Bon chic bon genre, le maintien un peu coincé, la voix douce et le regard triste des éternels incompris… À défaut de sympathie, il pouvait inspirer quelque compassion, ce Fayçal Mekdad, à qui échoit la difficile mission de vendre au monde une image positive, rassurante, angélique du redoutable gouvernement qu’il représente. Dieu merci, il n’y a plus lieu de le plaindre.
Car en reprochant, comme il vient de le faire, au Liban de réclamer une enquête internationale à chaque fois qu’y périt un chien ; en proférant une telle énormité, rapportée par un journal new-yorkais, au moment précis où notre pays pleure un de ses héros de l’indépendance les plus valeureux, Gebran Tuéni, l’ambassadeur de Syrie aux Nations unies ne fait pas que déshonorer la profession de diplomate. Autant qu’aux Libanais, il fait insulte en réalité à son propre pays, à son propre peuple qui, en dépit de la crise, ne saurait jamais endosser en effet une telle ignominie. Les masques les plus savants finissent tôt ou tard par tomber, le suave Monsieur Mekdad ne peut plus espérer abuser personne et, ma foi, c’est toujours cela de gagné.
Tant qu’à parler de pertes et profits, c’est à un autre niveau cependant, celui du Conseil de sécurité de l’ONU, que l’heure est aux bilans. Il est bien paradoxal en effet – et passablement troublant – que Damas pavoise après le vote unanime, jeudi, de la résolution 1644 et que celle-ci donne tout autant satisfaction à Washington, Londres et Paris. En reconduisant pour une durée renouvelable de six mois le mandat de la commission internationale enquêtant sur l’assassinat de Rafic Hariri, l’ONU maintient, certes, la pression sur la Syrie, déjà sommée par la résolution 1636 d’octobre dernier de se prêter pleinement et sans conditions aux investigations, et cela sous peine de sanctions. En revanche, concession de taille faite à la Russie, la Chine et l’Algérie, la constitution d’un tribunal international, réclamée par le gouvernement libanais, devra attendre des recommandations en ce sens du secrétaire général Kofi Annan.
Non moins surprenant est le refus du Conseil d’élargir formellement la compétence de la commission d’enquête à tous les attentats terroristes survenus depuis octobre 2004, même si elle est invitée à prêter une assistance technique aux recherches policières locales. Ce qui revient à dire que si elle continue absolument de soupçonner la Syrie du meurtre de Hariri, l’organisation internationale, malgré la conviction du juge Mehlis exprimée à la CNN, se garde – jusqu’à nouvel ordre, du moins – de voir aussi dans les autres et barbares liquidations l’empreinte des Moukhabarate de ce pays.
En définitive, ce que Damas gagne surtout, c’est ce qui n’a jamais cessé d’être le plus important à ses yeux, c’est-à-dire du temps. Du temps qu’elle a mis à profit pour multiplier les problèmes de procédure, retardant d’autant l’enquête internationale sur l’assassinat de Rafic Hariri. Du temps, une fois de plus, dans l’espoir de passer à nouveau à travers les mailles du filet, dans l’attente que quelque développement, quelque accident, va bien venir refroidir les ardeurs des puissances manifestées pour le Liban. Et du temps encore et toujours pour user les Libanais, briser leur résistance, attiser leurs peurs, creuser ou disperser leurs rangs.
Davantage que les imprécisions relatives au tribunal international – et qui peuvent bien, après tout, souffrir quelque délai –, ce qui dérange et peut porter à l’inquiétude, c’est bien cette nouvelle période probatoire, ce nouveau délai de grâce dont viennent de bénéficier les autorités de Damas. Combien de martyrs en effet, combien de morts annoncées faudra-t-il encore pour que le monde cesse de retenir, à force d’accommodements, les aiguilles du pendule ? Comment la Ligue arabe, avec le pitoyable palmarès qui est le sien, espère-t-elle réconcilier le loup et l’agneau, le suspect numéro un et la victime saignante, avant que d’être en mesure d’assurer que le massacre est fini, et bien fini ? Pourquoi les polices, théoriquement reprises en main après l’arrestation de quatre généraux naguère tout-puissants, sont-elles à ce point frappées d’impuissance ? Peut-on pour le moins espérer que la retenue onusienne incitera les partis revendiquant le monopole de la représentation chiite à faire un pas significatif à la rencontre de tout le reste du Liban ? Et n’est-il pas extraordinaire que les instances de cette communauté revendiquent un véritable droit de veto par leur exigence d’un consensus sur les enquêtes et les tribunaux, alors qu’une telle unanimité nationale fait notoirement défaut sur la question de l’armement du Hezbollah ?
Toutes ces maudites zones de gris, il est devenu urgent de les dissiper. Faute de quoi, c’est au rouge du sang des braves et au noir du deuil que l’on condamne froidement le pays.
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