Le prix est trop lourd à payer, depuis ces législatives de juin dernier, qui ont sonné le glas de l’alliance souverainiste du 14 mars. Qu’il y ait des stratégies politiques différentes, des analyses opposées, voire antinomiques de la situation, cela est tout à fait normal théoriquement. Que chacun soit libre de choisir des options et des orientations différentes, c’est tout aussi légitime, même si une certaine opinion publique, franchement dégoûtée par les petits compromis et les querelles stériles de la politique depuis la fin du printemps de Beyrouth, a du mal à suivre les évolutions des uns et des autres sur cette scène nationale. Il existe en effet cette impression selon laquelle la classe politique libanaise, et la fraction importante de la rue qui dépend d’elle, fait actuellement preuve d’une immaturité extraordinaire.
On semble cependant oublier un peu trop vite que la lutte n’est pas finie, et qu’il faut à chaque fois que la mort d’une personnalité de valeur vienne nous le rappeler. En attendant la nouvelle plongée apathique qui suivra et le nouvel attentat qui viendra à nouveau chatouiller les consciences. « Qui sera le suivant ? » Le fait même de poser la question, et de croiser les bras en spectateur en lançant des paris sur l’identité de la prochaine victime, a de quoi glacer d’effroi.
Force est de constater que la contre-réaction syrienne à la révolution du Cèdre, même si elle est inéluctablement condamnée à l’échec parce qu’il est impossible d’inverser le sens de l’histoire, a réussi à déstabiliser le Liban. Qu’elle puisse attenter à nouveau à l’indépendance retrouvée du pays, cela est tout bonnement impossible. Les Libanais veulent vivre libres, ils l’ont proclamé haut et fort le 14 mars, et ils se retrouveront assurément sur les cimes de la liberté, pour reprendre l’expression du professeur Hassan Rifaat. Toute volonté d’inverser cette dynamique est vouée d’avance à l’échec.
Cependant, les Assassins de Damas agissent, comme à leur habitude, par la politique du vide. Comme durant la guerre, ils s’en prennent aux élites, aux rassembleurs, aux fortes personnalités, jouissant d’une autorité locale et d’une présence sur la scène internationale. Ils s’en prennent aux meilleurs, en misant sur le fait qu’il n’y aura pas une relève de cette trempe. C’est ainsi les principaux artisans du 14 mars qui sont en train de disparaître, les uns après les autres. Samir Kassir était aussi bien l’organisateur logistique que le penseur de l’intifada de l’indépendance. Gebran Tuéni avait accueilli dans ses bureaux d’an-Nahar toutes les réunions de préparation du 14 mars. La combinaison des deux, malgré toutes leurs différences, était explosive. La confiance dont les deux hommes jouissaient dans les rangs estudiantins leur conférait une dimension exceptionnelle pour encadrer les jeunes durant la rrrrévolution du Cèdre. Damas est en train d’annihiler les artisans du 14 mars, les uns après les autres, devant les yeux médusés du monde entier.
Le crime des leaders politiques libanais en général est de ne pas oublier leurs querelles de stratégie, à l’heure où eux-mêmes, et d’autres personnalités de la société civile, sont condamnés à disparaître. À quoi peut bien leur servir de se quereller maintenant sur les options libanaises s’ils ne pourront même pas vivre assez longtemps pour les mettre en application ? La question est légitime. L’absence de réponse est criminelle.
La mort de Gebran Tuéni doit servir de sursaut national. Il est temps de créer une dynamique réelle, dans la continuité du 14 mars, s’élevant au-dessus des querelles de clocher, à même de créer une plate-forme commune pour forcer la classe politique à suivre le mouvement et à s’adapter aux exigences de la situation. La société civile, certains politiques jouissant encore d’une certaine intégrité et les étudiants qui saisissent la gravité de la conjoncture sont appelés à prendre l’initiative dès maintenant, l’objectif étant de créer une cohésion interne qui renforcerait l’immunité libanaise. La plate-forme commune étant la préservation du droit à la vie, des libertés publiques et des droits de l’homme, sans aucune distinction. Tout le monde doit impérativement se sentir concerné. On peut sauver des vies humaines de la barbarie syrienne. Nous avons tous un devoir de laisser-vivre.
M.H.G.
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