Le mal est fait, il est incommensurable. Un acte prémédité, délibéré, un défi à l’autorité légale, aux aspirations populaires.
Les explications oiseuses avancées par les uns et les autres, par le Hezbollah comme par Amal, n’ont convaincu personne. Des explications, des propos qui auraient prêté à sourire, à l’ironie, n’était la gravité de la situation.
On ne justifie pas l’injustifiable, on ne cautionne pas l’inacceptable, on ne crédibilise pas le pur mensonge.
Revenir sur les insultes proférées par Bachar el-Assad, sur les distorsions de l’histoire et de la vérité qu’il a commises comme un forfait serait entrer dans un jeu machiavélique conduisant ni plus ni moins à la sédition interne au Liban.
Tout ophtalmo qu’il est, Bachar el-Assad a fait preuve de myopie, de courte vue.
Fouad Siniora, en véritable homme d’État, a réagi, en effet, à l’infamie avec la plus grande dignité, déjouant la manœuvre grossière si brillamment conçue dans l’esprit du président syrien. Manœuvre dans laquelle se sont pourtant engouffrés, sans sourciller, sans états d’âme, Amal et le Hezbollah. C’est là précisément, dans cet alignement inconditionnel sur la politique syrienne, que réside le fond du problème.
N’ayons pas peur des mots et disons-le franchement : en claquant la porte du Conseil des ministres, en effectuant une sortie fracassante, les ministres chiites ont placé leur communauté en porte-à-faux par rapport aux autres communautés. Pis, ils ont laissé véhiculer le message empoisonné distillé par le maître (?) de la Syrie dans son discours de vendredi dernier : « Fouad Siniora est l’esclave de son maître, le Liban est devenu le lieu de passage de tous les complots, mais les forces nationales libanaises sauront comment inverser le cours des choses. »
Message reçu cinq sur cinq : Amal et le Hezbollah cassent aussitôt la cohésion gouvernementale, et le ministre Trad Hamadé sort alors de son cahier de vocabulaire cette phrase de génie : « Nous avons sauvé le pays d’une grave crise. »
Ce qu’il ne sait pourtant pas ou feint de ne pas savoir, c’est que la crise existe déjà, une crise de confiance, de discernement, un malaise profond, un questionnement sur les allégeances doubles ou triples, sur les identités troubles, indéterminables. Où s’arrêtent la simple coopération, l’alliance stratégique, où commencent l’allégeance, l’assujettissement ? Des limites extensibles, des barrières élastiques, mais au bout du chemin, le regard sans indulgence, sans pitié de l’opinion publique, celle façonnée après le 14 février, celle qui est arrivée à maturation un certain 14 mars.
Au fil des longues années de guerre, les Libanais en ont vu de bonnes et de moins bonnes, de mauvaises et de pires. Mais depuis la fin de la « tutellisation » du pouvoir, depuis le départ des forces syriennes et de leurs services de triste mémoire, il n’est plus loisible, pour user d’un terme familier, de les « embobiner » par des discours tonitruants sans consistance et désespérément totalitaristes.
Les consciences se sont réveillées, les langues se sont déliées et les débats, les échanges se sont définitivement libérés des astreintes qui leur étaient fixées, des goulots d’étranglement qui leur étaient imposés. Malheureusement, il existe un couac, et il est d’importance. Ses racines remontent au 8 mars, moins d’un mois après l’assassinat de Rafic Hariri. Ce jour-là, Hassan Nasrallah a pris un chemin distinct, s’est délibérément démarqué des autres composantes de la nation. Ce jour-là, le Hezbollah a clairement affiché sa différence, confirmé avec force la connotation communautariste de son parcours.
Le malaise remonte à ce jour du 8 mars et depuis, le parti de Dieu s’est obstinément gardé de prendre le train en marche, celui du renouveau, de la légalité reconstituée. Les Israéliens se sont retirés en l’an 2000, les Syriens ont suivi en 2005, mais le Hezbollah n’a pas modifié d’un iota ses options militaristes, ses préférences régionalistes.
Résultat : une marginalisation accrue de la communauté chiite, un isolationnisme au sein même du cocon libanais, germes d’incompréhension, de conflits à venir. Systématiquement, c’est la politique des « niet » qui est privilégiée : non au retrait du Liban-Sud des éléments de la Résistance, non à l’armée aux frontières avec Israël, non au départ de Lahoud, non aux résolutions internationales. Et depuis quelques jours, une négation à s’arracher les cheveux : « non » à un tracé définitif des frontières avec la Syrie, « ce serait commettre un immense péché », cheikh Naïm Kassem dixit.
Le Hezbollah, soutenu en cela par Amal, a fait son choix : sa « libanité », il la conforte, il la bétonne à travers son alliance avec la Syrie, il la pérennise à travers l’axe syro-iranien, nonobstant les pressions internationales, les menaces de sanctions.
Ses titres de gloire, le parti de Dieu les a obtenus au prix du sang dans la région méridionale du pays. Son statut de Résistance, il l’a gagné haut la main en libérant le Liban-Sud de la présence israélienne.
Ces titres, ce statut, le Hezbollah les met en jeu au service d’intérêts régionaux auxquels il souscrit sans retenue. Il les place quasiment en gage au risque de desservir la cause même pour laquelle il s’est férocement battu.
Ce serait ramener le loup dans la bergerie, détruire tout ce qui a déjà été accompli pour un Liban souverain. Un énorme gâchis qu’il est encore temps d’éviter. Mais à « Dahié », y a-t-il encore des oreilles attentives, « dérobotisées » pour entendre ?
Nagib AOUN
PS : Tout n’est pas forcément noir, tout n’est pas nécessairement cloisonné, fermé. Le marathon de Beyrouth a donné la preuve éclatante du ralliement de tous les Libanais, toutes confessions confondues, à un événement symbole d’ouverture et de paix. Un marathon qui est en quelque sorte le pendant sportif d’un événement culturel tout aussi impressionnant : le Salon du livre. Lire en français et en musique, un gage d’avenir, la démonstration, dans le texte et dans les faits, que le dialogue, la lumière prévaudront sur les forces de l’obscurantisme.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Le mal est fait, il est incommensurable. Un acte prémédité, délibéré, un défi à l’autorité légale, aux aspirations populaires.
Les explications oiseuses avancées par les uns et les autres, par le Hezbollah comme par Amal, n’ont convaincu personne. Des explications, des propos qui auraient prêté à sourire, à l’ironie, n’était la gravité de la situation.
On ne justifie pas l’injustifiable, on ne cautionne pas l’inacceptable, on ne crédibilise pas le pur mensonge.
Revenir sur les insultes proférées par Bachar el-Assad, sur les distorsions de l’histoire et de la vérité qu’il a commises comme un forfait serait entrer dans un jeu machiavélique conduisant ni plus ni moins à la sédition interne au Liban.
Tout ophtalmo qu’il est, Bachar el-Assad a fait preuve de myopie, de courte vue.
Fouad...