Le propre (?) des dictatures c’est, bien sûr, de se refuser à tout changement. Changer, pour elles, c’est la mort : une mort lente peut-être mais inexorable, certaine, car on ne scie pas sans gros risques la branche où l’on est assis.
Il peut arriver cependant que des concessions – ou même des simulacres de concession – s’avèrent soudain nécessaires pour des régimes aux abois, assiégés de toutes parts. Las, le dilemme n’est pas tranché pour autant : le lest qu’on a dû jeter le couteau sur la gorge, on s’obstine à le retenir par un élastique, sans même l’espoir de faire illusion. Pour gagner du temps on dit la chose et son contraire, on essaie de noyer le poisson sous des flots de rhétorique. Le navire a beau prendre de l’eau, c’est encore et toujours la bonne vieille langue de bois qui est censée assurer la hasardeuse flottaison.
C’est dire les trésors de science du décodage (et de bonne volonté) dont il faut s’armer pour tenter de déceler quelque élément positif dans le tonitruant message qu’a lancé hier Bachar el-Assad aux Syriens, aux Libanais et au monde. Lequel de tous ces Assad, d’ailleurs, est-il finalement le vrai : le jeune ophtalmologue épris d’évolution mais tragiquement impuissant à se défaire du tout-puissant appareil policier dont il a hérité ? Le chef le plus visible d’un pouvoir authentiquement, farouchement clanique et donc tenu, quoi qu’il arrive, à la plus totale cohésion ? Ou bien, alors, les deux à la fois ?
Du président Assad, les optimistes attendaient pour le moins un pas substantiel, sinon encore décisif, sur la voie d’une application de cette résolution 1636 de l’ONU votée à une rare unanimité et que Damas a acceptée du bout des lèvres. Les optimistes avaient tout faux : se posant une fois de plus en victime innocente d’un complot planétaire, se disant convaincue qu’elle finira par être condamnée quoi qu’elle fasse, la Syrie a clairement fait savoir hier qu’elle refusait de soumettre ses généraux aux modalités d’interrogatoire jugées adéquates par les enquêteurs internationaux. Plus éloquente que toutes les envolées présidentielles était d’ailleurs la présence d’Assef Chawkat, chef suprême des Moukhabarate et beau-frère d’Assad, au tout premier rang de l’assistance réunie pour l’occasion à l’Université de Damas. L’image était bien là, pour donner plus de poids aux mots.
Plus graves encore sont les implications proprement libanaises du discours d’hier : non seulement en effet celui-ci est gratuitement insultant, il est passablement préoccupant. Ainsi, ce même Liban qui fut longtemps l’infortuné champ d’expériences de la subversion tutélaire serait devenu aujourd’hui un dangereux repaire de comploteurs acharnés à déstabiliser le régime baassiste. Habituée à commander en maître, humiliant volontiers à l’occasion jusqu’à ses serviteurs locaux les plus zélés, la Syrie est semble-t-il incapable de concevoir d’autre explication à l’admirable performance nationale d’un Fouad Siniora que sa sujétion, son esclavage aux puissances occidentales. Tout aussi inacceptables (et suprêmement maladroits de surcroît, après les sanglants attentats des derniers mois qui ont visé d’illustres journalistes libanais) sont les reproches de vénalité adressés à la presse de notre pays.
Se peut-il vraiment qu’après tant d’années, tant d’épreuves, tant de vicissitudes de l’histoire, nos voisins n’aient pas encore compris ce microcosme libanais jouxtant leur frontière ? Ils ne sont pas les seuls, hélas. Car on serait bien en peine de trouver une explication logique, sensée et pour tout dire honorable à l’attitude des cinq hommes qui, en se retirant du Conseil des ministres, ont voulu se démarquer de la réponse gouvernementale aux accusations de Damas, pourtant empreinte de modération.
Il est certaines questions, pourtant, qui, chaque jour que Dieu fait, devraient se passer d’ordre du jour : bien davantage que la solidarité ministérielle, la dignité nationale est de celles-là.
Issa GORAIEB
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Il peut arriver cependant que des concessions – ou même des simulacres de concession – s’avèrent soudain nécessaires pour des régimes aux abois, assiégés de toutes parts. Las, le dilemme n’est pas tranché pour autant : le lest qu’on a dû jeter le couteau sur la gorge, on s’obstine à le retenir par un élastique, sans même l’espoir de faire illusion. Pour gagner du temps on dit la chose et son contraire, on essaie de noyer le poisson sous des flots de rhétorique. Le navire a beau prendre de l’eau, c’est encore et toujours la bonne vieille langue de bois qui est censée...