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Actualités - Opinion

TRIBUNE La théorie du complot

La théorie du complot (Conspiracy Theory) est un concept importé des États-Unis consistant à croire déceler des complots mettant en œuvre le grand capital, le gouvernement, des groupes de pression et les médias contre les citoyens ordinaires, l’homme de la rue. À voir les événements se déroulant en France et la façon dont on les médiatise, on serait tenté de croire à une machination tant les commentaires sont apocalyptiques, les images frappantes, les témoignages dignes d’une guerre civile. Chacun y va de son interprétation, aboutissant parfois plus à un test de Rorschach où chacun projette ses peurs et ses fantasmes, plutôt qu’à une analyse à froid rendue impossible devant l’ampleur de ce qui ressemble fort à une révolte des banlieues. Il ne s’agit pas de minimiser les problèmes de certains quartiers où des vagues d’immigration non assimilée, un taux de chômage supérieur à la moyenne nationale et un planning urbain inepte ont contribué à créer des ghettos où l’État régalien n’ose plus s’aventurer. Les voitures qui brûlent, les attentats contre des transports en commun, les cartouches à grenaille tirées contre les forces de l’ordre témoignent d’un degré de violence rarement connu en France depuis mai 1968. Ce qui importe, c’est de voir que les leçons de l’élection présidentielle de 2002 et de son traitement médiatique n’ont pas été retenues. À l’époque, les médias, entraînés dans une surenchère de sensationnalisme, avaient focalisé l’attention des électeurs-spectateurs sur le problème de l’insécurité, conduisant au maintien de Jean-Marie Le Pen, candidat d’extrême droite, au second tour et à la victoire de Jacques Chirac avec un score de 82 % digne d’une « démocrature » du Moyen-Orient. Beaucoup d’observateurs avaient condamné par la suite ces excès, arguant notamment que les problèmes que rencontre la France du XXIe siècle sont plus le chômage et les délocalisations d’entreprises françaises vers des pays à faible coût de main-d’œuvre que l’insécurité, elle-même corollaire du manque de travail. Pourtant, force est de constater que c’est la seconde fois en un mois que ce qui occupe les Français dans les journaux télévisés est aussi ce qui semble les rassembler : d’abord dans l’affaire de la SNCM, où la critique contre les syndicalistes corses a été unanime, puis dans les émeutes des « banlieues », contre laquelle les Français avouent leur incompréhension, voire leur haine des fauteurs de troubles. En clair, un bouc émissaire idéal et utile sur lequel il est aisé de blâmer ses propres fautes, éclipsant ainsi un débat houleux. Même si la violence qui fait rage chaque nuit en France est absolument intolérable et ne saurait être excusée au motif qu’elle est le fait de quelques « jeunes » déboussolés, reste que le traitement médiatique et politique cherche moins à comprendre qu’à compresser. Jusqu’à la prochaine fois. À qui profite le crime ? pourrait-on s’interroger, s’il existait réellement des forces tirant les ficelles des événements en coulisses. Plusieurs personnalités bénéficient de la couverture des événements dans les banlieues. Les extrêmes d’abord, comme Jean-Marie Le Pen ou Philippe de Villiers, trop heureux de pouvoir contempler dans les journaux des images de jeunes issus de l’immigration clamant leur haine de la France en la personne du ministre de l’Intérieur. Mais aussi ce dernier, Nicolas Sarkozy, dont le prestige grandit malgré les apparences. En incarnant l’ennemi des voyous, de la « racaille », comme il l’a lui-même assez peu élégamment qualifié, il se pose en recours contre le chaos. Par assimilation, Nicolas Sarkozy s’avère être celui qui inciterait à la violence par sa seule venue, à la manière d’Ariel Sharon visitant l’esplanade des Mosquées et déclenchant la deuxième intifada, mais également celui qui saura par la répression protéger les braves gens. Comment, en effet, ne pas être ému par ces visages de femmes et d’hommes dont on a brûlé la voiture, l’école maternelle, la pharmacie ou le poste de police ? Le spectateur ne sera en général pas concerné par les troubles, mais éprouvera automatiquement de la compassion pour les victimes, et donc une haine sourde contre les assaillants. Ce qui légitime l’action du ministre de l’Intérieur, adepte de la « tolérance zéro » et du « kärcher » pour nettoyer les banlieues. Nicolas Sarkozy reçoit ainsi un blanc-seing de l’opinion publique française excédée, déjà fatiguée de la façon dont on a bafoué la République en Corse et horrifiée par les jets de projectiles sur les pompiers, ces héros des temps modernes qui représentent le courage et l’abnégation. Le discours sécuritaire se répand alors dans toute la société. Même Lionel Jospin, candidat socialiste malheureux à l’élection présidentielle en 2002 et ancien Premier ministre, « extrémise » son discours en affirmant lors de la promotion de son dernier ouvrage que « la sécurité est la première des libertés ». La lutte contre l’insécurité avant le chômage, voilà le programme politique d’une France que les observateurs étrangers qualifient de « rétive au changement » pour le moins, quand ils ne la moquent pas ouvertement de donner des leçons au monde sans en profiter eux-mêmes. Les médias arabes n’hésitent pas à considérer les émeutes comme résultant d’un problème de racisme ou de religion, ce qui confirme notre hypothèse de ces images comme un test de Rorschach, où chacun voit ses problèmes se refléter dans une situation difficilement compréhensible. Enfin, pour n’évoquer qu’un fait rarement souligné mais qui illustre une étrange connivence entre politique et médias en France, la présentatrice du journal télévisé de 20 heures, sur la chaîne publique France 2, est à la ville madame Borloo, ministre du gouvernement de Villepin chargé notamment du dossier de l’habitation. Si le même phénomène avait cours aux États-Unis, on pourrait compter sur les médias français pour relever qu’il y aurait confusion des genres. Or, dans ce cas, personne ne semble s’offusquer que la journaliste censée informer les Français de la politique de leur gouvernement se trouve également être dans le secret des dieux, ou en tout cas des ministres. Madame Schönberg eut pu se mettre en retrait, tout au moins durant la période où son mari occupe des fonctions ministérielles. Elle n’en a pas eu la délicatesse, et les Français ne semblent pas outrés par cette légèreté en matière d’éthique journalistique. Après l’affaire Mazarine (fille naturelle de François Mitterrand) ou l’assassinat du préfet Érignac (en Corse), ils semblent résignés à tout, sauf aux voitures incendiées. Étienne AUGÉ Directeur du département de communication de masse à l’Université de Balamand
La théorie du complot (Conspiracy Theory) est un concept importé des États-Unis consistant à croire déceler des complots mettant en œuvre le grand capital, le gouvernement, des groupes de pression et les médias contre les citoyens ordinaires, l’homme de la rue. À voir les événements se déroulant en France et la façon dont on les médiatise, on serait tenté de croire à une machination tant les commentaires sont apocalyptiques, les images frappantes, les témoignages dignes d’une guerre civile. Chacun y va de son interprétation, aboutissant parfois plus à un test de Rorschach où chacun projette ses peurs et ses fantasmes, plutôt qu’à une analyse à froid rendue impossible devant l’ampleur de ce qui ressemble fort à une révolte des banlieues.
Il ne s’agit pas de minimiser les problèmes de certains quartiers...