Les jours les plus sombres, depuis mai 1968, que cette révolte des banlieues qui secoue la France depuis bientôt deux semaines ? Cela, hélas, ne fait aucun doute. On pourrait tout de suite ajouter que l’Europe, et avec elle le reste du monde, auraient tort de se gausser des malheurs du tandem De Villepin-Sarkozy, soudain confronté à un problème à multiples et complexes facettes. Mais au-delà de cette tragédie vécue au quotidien, de ces images de désolation que l’on croyait être le triste apanage de lointaines et quart-mondistes contrées, que voyons-nous ?
Il y a une police, des CRS, une gendarmerie hantés par la crainte de commettre une bavure, de se laisser aller à un dérapage dont les effets seraient désastreux pour tout le monde. Les médias ont fait grand cas en début de semaine de l’arrestation, filmée par une chaîne de télévision étrangère et présentée comme « musclée», de quelques jeunes pris en flagrant délit d’actes de hooliganisme. Il faut reconnaître qu’en matière de « brutalités policières », on a pu observer des scènes bien plus traumatisantes à Los Angeles, Birmingham ou ailleurs. D’ailleurs, les chiffres, dans leur éloquence, le disent bien : il y a beaucoup plus de blessés parmi les membres des forces de l’ordre que dans les rangs des émeutiers. À l’Assemblée nationale, nombreux étaient les parlementaires qui y sont allés chacun de son couplet à la gloire d’une maréchaussée qui a fait montre à ce jour d’un remarquable sens de la retenue, malgré la multiplication des provocations.
Il y a aussi une classe politique qui a su engager le débat avec le sang-froid et la courtoisie qu’imposent les circonstances et participer à l’effort de réflexion indispensable pour trouver des solutions aux problèmes. Bien sûr – on ne saurait demander aux élus de la nation d’oublier, même dans les heures difficiles, qu’ils sont aussi des hommes de parti –, les accusations ont fusé des bancs de l’opposition socialiste et communiste à l’adresse du chef du gouvernement, des ministres et de l’UMP en général. Mais à aucun moment, ne s’est instaurée la polémique, qui aurait risqué de détourner le débat de son objectif véritable.
Il y a en outre les édiles – préfets, maires, conseillers municipaux – qui ont su faire montre de modération et ne pas abuser de l’autorité que leur confère la loi. Certains responsables de communes pourtant réputées « chaudes » hésitent encore à recourir au couvre-feu, préférant user, plutôt que de coercition, d’une persuasion qu’ils veulent, malgré tout et tant que cela est possible, tranquille. Pour l’heure, rien n’indique qu’ils finiront par avoir gain de cause, malgré une patience qu’ils prétendent pratiquement illimitée et un soutien sans faille des notables des communautés africaines et maghrébines.
Dans cette tâche presque toujours ingrate, ils sont secondés par une population qui a su mettre à la sauce française la notion toute yankee de « vigilantes », ces défenseurs des individus et de la propriété privée qui, dans la seconde moitié du XIXe siècle, prétendaient jouer le rôle de suppléants des shérifs, notamment dans le Montana et la Californie. À cette différence notable près que les hommes et les femmes habitant les zones périphériques des grandes villes ont pour seule arme la parole. Nous tentons, affirment-ils, de faire entendre raison à ces garçons qui souvent n’ont même pas 14 ans ; nous leur disons que ce qu’ils font est mauvais, pour eux-mêmes, pour leurs parents, pour leur communauté et qu’ils devraient accepter le dialogue proposé par l’État plutôt que de jouer les démolisseurs. Il serait facile de relever le côté prédicateur de l’entreprise et de douter de son efficacité. Il n’en reste pas moins qu’elle est louable à plus d’un égard et qu’il est préférable de tenter de convaincre par le verbe plutôt que par le poing.
La crise est sociale – cette fameuse « fracture » que Jacques Chirac n’a pas su réduire, malgré toutes ses promesses préélectorales – et donc, aussi, économique ; elle est pédagogique mais finalement très peu religieuse. En paraphrasant le mot célèbre de Marc Gentilini, on peut prétendre qu’on est toujours le pauvre de quelqu’un. Tout en notant que si tous les marginalisés, tous les laissés-pour-compte devaient consacrer leur existence à fabriquer des cocktails Molotov, à allumer des incendies et à agresser leurs concitoyens, de préférence des personnes du troisième âge, alors cette planète deviendrait bien vite invivable car les cités ne tarderaient pas à se transformer en d’immenses charniers de nombre de vies, en un gigantesque cimetière de toutes les espérances.
Le réveil après une quiète et commode torpeur aura été traumatisant ; à tout le moins la caste dirigeante du pays a-t-elle compris qu’il importait de revoir beaucoup d’idées qui passaient jusqu’à présent pour reçues. Que la démocratie, cela s’apprend à la dure, tous les jours. Tout comme doit être quotidien le combat contre l’ignorance et le sous-développement. C’est cela la grandeur de ce qu’il faut bien appeler une civilisation.
Christian MERVILLE
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Il y a une police, des CRS, une gendarmerie hantés par la crainte de commettre une bavure, de se laisser aller à un dérapage dont les effets seraient désastreux pour tout le monde. Les médias ont fait grand cas en début de semaine de l’arrestation, filmée par...